Les peintres et la guerre, le silence et le chaos

Les désastres de la guerre, Louvre-Lens, jusqu’au 6 octobre 2014.

A l’entrée il est superbe sur son cheval (Le premier Consul franchissant le grand Saint Bernard, David) ; à quelques encablures, il est détrôné, sur une chaise, gras et avachi (Napoléon Ier à Fontainebleau, le 31 mars 1814, Paul Delaroche) ; les ravages ; le visage des astres qui détruisent en jouant aux dés.

Magnifique exposition qui brasse deux siècles de guerres et deux siècles de représentation, où les peintres de renom (Goya, Velasquez, Dix, Richter, Lebel) côtoient les moins connus.

L’Oublié d’Emile Betsellère

L’Oublié d’Emile Betsellère

Les grands changements ont eu lieu au 19e siècle. Après l’ère Napoléonienne, la peinture des champs de bataille prend fin. La guerre va changer de nature, la peinture aussi. Par l’utilisation de nouvelles techniques, la guerre quitte progressivement le champ des affrontements collectifs au moment où la photo naissante permettra par le reportage une individualisation des combattants. Jusque là, les peintures de bataille, même si elles étaient violentes, étaient d’abord glorificatrices. Lorsque les peintres vont montrer des souffrances individuelles, comme L’Oublié d’Emile Betsellère de 1872, ils ne sont pas encore pacifistes, mais cette marche est inexorable. La peinture patriotique a, certes, encore de beaux jours avec les peintures de casernes ou de défilé d’Edouard Detaille ou les images d’Epinal de Dufy, dont la présence, par contraste, eût été intéressante, mais ce sont les derniers.

La guerre de 14 marque, évidemment, une rupture profonde. Pour Philippe Daguen, la période se caractérise par le silence des peintres, dans un livre éponyme devenu une référence. Il voulait souligner que les peintres importants n’ont pas produits d’œuvres majeures pendant cette période et que les créations artistiques se sont produites loin des champs de bataille comme par exemple Fontaine (l’urinoir renversé) de Marcel Duchamp exposé à New-York en 1917. Prise à la lettre, cette expression suscite des malentendus. Ainsi, on peut lire dans le récent hors-série de L’objet d’art consacré à l’exposition de Lens que « pour la première fois dans l’histoire, la guerre n’est pas saisie par les pinceaux des artistes » (p. 34). Cette expression laisse aussi accroire que tout ce qui a été peint pendant la guerre est de la non-peinture puisque les vrais peintres se sont tus. On a beaucoup peint pendant la guerre. Je ne sais, quantitativement, quand l’on passe du silence au susurrement, au bruit et au chaos, mais la masse de tableaux est imposante. Des peintres importants ont peint la guerre, et notamment des membres des avant-gardes existantes, comme Nevinson, Severini, Lewis, Nash, Dix, Wauters, Masereel, Léger, Zadkine, Bonnard, Lhote,Vallotton, Rouault, et bien d’autres.

Rik Wouters, Autoportrait, 1916

Rik Wouters, Autoportrait, 1916

La plupart des pays belligérants mettent en place un service de peintres aux armées. Ce sont des milliers de toiles qui vont être exécutées. Les caves du musée de l’armée à Bruxelles regorgent de peintures qui parfois remontent de l’obscurité pour une exposition thématique. Nombre de ces peintures reflètent un esprit patriotique (comme le français Scott). Néanmoins, il serait léger de rejeter toute cette production au motif que les peintres étaient en service commandé. Même si les peintres se sont trouvés devant une situation unique dans l’histoire de peindre cette guerre inouïe et difficilement accessible par le pinceau, de nombreux tableaux tentent d’approcher cette violence, de rendre par la couleur et le trait ce moment unique de brutalisation.

Une troisième catégorie de peintres est celle des peintres-soldats, peu connus à l’époque et qui souvent le sont restés, mais dont on redécouvre aujourd’hui le travail, comme Gaston Balande, Albert Beaume, Hermann-Paul à Nogent-sur-Marne, Henri Marret et Robert Lotiron à Bergues, ou encore le mieux connu Mathurin Meheut à Lamballe.

L’accrochage de 14-18 est assez conventionnel, avec Dix, Grosz ou Masereel. On aurait aimé une confrontation de ces peintres avec des plus traditionnels ou des moins connus. La commémoration les remet à la lumière, souvent dans de petites villes. Il serait dommage qu’au cours de ces années de commémoration on ne puisse pas avoir une vision d’ensemble et globale et surtout dans un même lieu de cette formidable production.

Le Tres de mayo, le fameux tableau de Goya sur l’exécution d’espagnols par les troupes françaises, a été repris par l’artiste chinois Yan Pei-Ming dans une fulgurance de rouge qui, au-delà du symbolisme sanguinaire, marque le regard du sceau de la violence de toutes les guerres.

Yan Pei-Ming, Exécution, après Goya, 1998

Yan Pei-Ming, Exécution, après Goya, 1998

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