Bruxelles : un siècle de mémoires de guerre

Laurence Van Ypersele, Emmanuel Debruyne, Chantal Kesteloot : Bruxelles, la mémoire et la guerre (1914-2014), La renaissance du livre, 2014.

 

Bruxelles fut la seule capitale occupée des pays belligérants. L’ouvrage retrace l’histoire de ces quatre ans d’occupation, mais également et surtout l’histoire de l’histoire à savoir un siècle de commémorations dans la capitale de l’Europe.

Dans le flot continu d’ouvrages sur la grande guerre, voilà un ouvrage important par son originalité et sa qualité d’analyse portée par un vaste travail de recherche préparatoire.image livre

Plus de six cents traces commémoratives de la Grande Guerre marquent le territoire de Bruxelles. La Grande Guerre est l’évènement historique le plus représenté dans la ville. Il figure dans toutes les communes. Il est dans l’espace public et dans des lieux publics ou ouverts au public : cimetières, églises, écoles, gares, …Il traverse les clivages idéologiques : il est présent dans les écoles laïques et chrétiennes, dans les hôtels de ville ou maisons communales et dans les églises.

L’importance de ce patrimoine mémoriel permet d’interroger dans toute leur complexité les différentes identités dont témoignent ces traces, puisque Bruxelles est porteuse d’une double mémoire, nationale et locale. En tant que capitale du royaume, Bruxelles abrite le Soldat Inconnu, garde la mémoire des grandes batailles et des grandes figures nationales et alliées. En tant que ville formée de communes, Bruxelles conserve également des mémoires locales à travers des figures de patriotes moins connus au plan national ou l’évocation des souffrances quotidiennes des civils occupés et des soldats bruxellois.

La Belgique a commémoré la guerre de manière particulière dans les trois Régions, parce que le développement de la guerre a été différent sur le territoire et qu’aucun consensus ne s’est dégagé sur le sens national à donner à cet évènement.

La Wallonie fut marquée par de durs affrontements, des destructions et des exactions commises sur les civils au début de la guerre. Les monuments témoignent de cette violence, de la résistance des populations et du courage des civils. C’est un hommage rendu pour la défense des collectivités (communes, villes,..).

Pour la Flandre, trois caractéristiques majeures sont à relever : elle a été le théâtre de lourds combats, plusieurs villes ou villages ont été détruits; des manifestations d’indépendance et d’alliance avec les Allemands ont eu lieu; enfin, la volonté de reconnaissance de la communauté flamande sort renforcée du conflit. Les monuments seront marqués par cette complexité du sens à donner au souvenir dans une démarche d’affirmation de l’identité communautaire.

Colonne du Congrès, le soldat inconnu

Colonne du Congrès, le soldat inconnu

Bruxelles a vécu l’occupation allemande pendant quatre ans, mais sans connaître de destructions. Des civils participeront à l’effort de guerre, et certains seront fusillés devenant ainsi des héros.

En tant que Capitale, Bruxelles se doit d’exprimer l’hommage national rendu aux combattants et aux victimes. La tombe du soldat inconnu, l’héroïsation nationale de certaines personnalités, les commémorations nationales qui s’y sont déroulées après guerre en sont, certes, le témoignage. Mais il n’y aura pas de consensus sur le sens commun à donner à l’effort du pays pendant la guerre. La question de l’érection d’un monument national à Bruxelles est emblématique des ambiguïtés de la Belgique au sortir de la guerre. Très rapidement, le principe de la construction d’un monument national est adopté. Cette volonté est consacrée dans une loi. Pourtant ce monument ne verra jamais le jour suite à de multiples dissensions financières, architecturales ou communautaires, et c’est par défaut que la Colonne du Congrès, inaugurée en 1859 en l’honneur de l’indépendance du pays, accueillera le Soldat inconnu. Certes, d’autres capitales, comme Berlin et Paris, ont connu la même situation mais dans un contexte tout différent. A Paris, comme partout en France, le sens à donner à la mémoire de la guerre était clair. Tel n’était pas le cas dans notre pays. Si Outre-quiévrain, sur les monuments on « meurt pour la France », chez nous on ne meurt pas pour la Belgique, on meurt pour la Patrie, chacun la sienne qu’elle soit locale, provinciale ou nationale, laïque ou le plus souvent religieuse. A défaut de glorifier la nation, des héros seront sanctifiés.

L’histoire des commémorations bruxelloises est une histoire de la Belgique et donc des tensions communautaires. Les auteurs retracent cette histoire au cours du siècle, et le fait, par exemple, que très rapidement dans les milieux nationalistes flamands l’identité flamande s’oppose à l’identité belge.

Puisque Bruxelles ne peut exprimer de manière forte et univoque l’unité nationale, elle sera le lieu d’accueil par excellence de l’hommage rendu aux diverses communautés qui ont participé à l’effort de guerre, renforçant ainsi sa vocation d’être une ville d’accueil, ouverte sur le monde. Les auteurs font le tour des multiples hommages aux civils, aux militaires, aux alliés, aux lieux de bataille, aux villes martyres…

Monuments aux forains, square de l'aviation, Bruxelles

Monuments aux forains, square de l’aviation, Bruxelles

De nombreuses associations ou corporations ont rendu hommage à leurs membres : les sportifs avec la statue d’un footballeur devant un des stades bruxellois, les cheminots de la Gare Centrale; le pigeon-soldat; les forains; les avocats au Palais de Justice; les gardes-forestiers dans la forêt de Soignes, …Il est évident que de tels hommages existent dans d’autres villes ou pays, mais jamais avec une telle amplitude et visibilité qu’à Bruxelles.

Si l’importance d’une sculpture tient également à son emplacement, celui qui concerne l’hommage à ces groupements confirme leur place dans la mémoire collective. Alors que la sculpture a connu pendant les deux premières décennies du 20e siècle une révolution des formes sans précèdent, l’art commémoratif s’enferme dans un processus créatif traditionnel où toute audace ou originalité est bannie. L’art commémoratif est porté par la croyance que les principes artistiques traditionnels sont éternels à l’image des héros dont l’immortalité est consacrée (certains diront que la banalité de cet art permettra à tout un chacun de s’y retrouver). Pourtant plusieurs représentations confèrent aux monuments bruxellois une singularité remarquable par rapport à l’ensemble de la production commémorative de l’époque. Les monuments aux morts ne sont pas choisis sur des catalogues mais sont généralement des productions originales. La statue de Gabrielle Petit est, dans l’espace public, une des premières représentations de la femme non comme un outil symbolique mais comme un individu à part entière. Le monument au pigeon-soldat est des plus singuliers. Original par sa conception, il pourrait apparaître comme désuet ou inadéquat par rapport aux souffrances humaines de la guerre. On peut néanmoins y voir un double aspect symbolique : c’est l’effort de tous qui a permis de sauver le pays, et tout un chacun a droit à la reconnaissance. Il est emblématique de la singularité bruxelloise dans l’approche commémorative.

Gabrielle Petit, Place Saint-Jean, Bruxelles

Gabrielle Petit, Place Saint-Jean, Bruxelles

Enfin, le monument aux Forestiers, sous l’égide duquel ce blog s’écrit, est probablement un des monuments au monde les plus étonnants de cette période. Il est situé au cœur de la Forêt de Soignes, et toujours sur le territoire de Bruxelles. Il est composé d’un cercle formé de 11 petits menhirs, érigé en 1920, à la mémoire de 11 gardes forestiers tués pendant la guerre. Dans sa conception, il se réfère au Cromlech qui est un monument mégalithique préhistorique constitué par un alignement menhirs. Ce retour aux temps les plus reculés signe l’intemporalité dans laquelle la gloire de ces héros est enserrée.

Aujourd’hui, les cérémonies du 11 novembre devant la colonne du Congrès n’attirent presque plus personne. Pour les auteurs : « l’armistice de 1918 et le Soldat Inconnu ne semblent plus faire sens ni pour les belges en général ni pour les Bruxellois en particulier ». Face à cette situation de fait, ils souhaitent que : « Bruxelles, en tant que capitale nationale et européenne, puisse nourrir une réflexion profonde sur les notions de guerre, d’appartenance nationale et de paix, puisque c’est bien au nom d’une certaine paix et de logiques patriotiques que des millions d’hommes ont combattu ».

Cet ouvrage, réalisé par des historiens déjà reconnus pour leurs travaux sur la première guerre mondiale, est accompagné d’une belle et riche iconographie. Il est ce que la commémoration du centenaire peut apporter de mieux : un nouveau regard sur notre histoire.

 

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