Bravo aux gagnants !

Merci ! Cent photos pour un centenaire, sur les Champs-Elysées jusqu’au 31 septembre 2014

Quelle drôle d’idée que cette exposition. Pour son promoteur, le journaliste Jean-Claude Narcy « il s’agit de dire merci à dix millions d’êtres humains qui ont fait don de leurs vies lors de la plus grande boucherie de l’histoire. Il ne fallait pas qu’il meure une deuxième fois ». Au début des années soixante, Montherlant pouvait légitimement s’indigner : « La guerre de 14, au moment qu’elle se faisait, ne pouvait savoir à quel point elle se précipitait dans l’indifférence de l’avenir ». Aujourd’hui, grâce au travail multiple réalisé depuis une trentaine d’années, cette mémoire est préservée, et nombre de soldats revivent plutôt qu’ils ne meurent une nouvelle fois.

L’objectif déclaré du promoteur est de rendre hommage aux dix millions de victimes, donc tout le monde, perdants et gagnants. Pourtant ce sont essentiellement les gagnants qui sont exposés : les français dans toute l’ampleur coloniale avec les tirailleurs marocains, les spahis algériens, les tirailleurs sénégalais, un tirailleur Guadeloupéen, les tirailleurs tonquinois, les goumiers marocains ; les Américains et toutes les troupes du Commonwealth sont très largement évoqués; tous les alliés, des Serbes aux Tchèques en passant par les Belges, les Portugais et les Grecs, et même les contingents les plus petits comme les Siamois, sans oublier les Chinois ; les Russes qui ont été un allié essentiel ont droit à une seule mention.

Les perdants sont quasiment inexistants. Deux photos des Allemands dont une de prisonniers, c’est tout. Ce déséquilibre invraisemblable montre la volonté de célébrer les gagnants comme le font les sponsors au lendemain d’un événement sportif en payant des pleines pages de « merci » dans les journaux pour célébrer leurs protégés.

Le vingtième siècle a progressivement marqué une séparation de l’armée et de la population. Alexis Jenni, avec L’art français de la guerre (Gallimard 2011), avait montré que l’armée n’était plus au diapason du corps social, surtout après la guerre de vingt ans (deuxième guerre mondiale, Indochine et Algérie).

On peut comprendre que l’armée, qui est partenaire de l’exposition, veuille retisser un lien avec la population, ce qui est on ne peut plus légitime surtout au moment où l’armée française est largement engagée ou sollicitée de par le monde.

Plutôt qu’une exposition qui célèbre les gagnants à la limite du ridicule, on aurait pu voir sur les Champs-Elysées les portraits des soldats qui sont morts ces dernières années au nom d’une certaine idée de la paix. Là, un merci aurait eu un sens.

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