Tardi et sa guerre de trente ans

Tardi et la Grande Guerre, Palais des Beaux-Arts, Bruxelles, du 5 septembre au 25 novembre 2014.

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La bande dessinée et la guerre 14-18 c’est une drôle d’histoire. Tardi en a été le précurseur absolu, et pas seulement comme bédéiste. C’est un des premiers artistes à avoir opéré ce retour vers la grande guerre. Fleur au fusil et Adieu Brindavoine datent de 1974. Le premier roman marquant qui revisite la Grande Guerre est de 1990 avec Les champs d’honneur de Jean Rouaud. Alors que le roman a produit nombre d’œuvres de qualité, ce fut moins le cas pour la BD comme si les auteurs avaient été assommés par la vision et le talent de Tardi. Il a fallu près de vingt ans pour que les auteurs s’émancipent de Tardi, et qu’une diversité voit le jour tant pour les thématiques que pour le dessin, avec par exemple La Grippe coloniale de Huo-Chao-Si et Appolo, Gueule d’amour de Delphine Priet-Mahot et Aurélien Ducoudray, Mauvais genre de Chloé Cruchaudet, La mort blanche de Robbie Morrison et Charli Adlard, Haber de David Vandermeulen, Le premier jour de la bataille de la Somme de Joe Sacco sans parler de cet ovni anglo-saxon de La grande guerre de Charlie de Pat Mils et Joe Colquhoun.images

 

Avec 14-18, Tardi fait sa guerre de trente ans. Sa vision n’a guère évolué en trois décennies : il décrit et dénonce la grande boucherie dont le peuple a été victime. Le tome 2 de Putain de guerre marque néanmoins une évolution dans sa manière d’aborder le conflit avec la quasi-disparition de la fiction. Tardi raconte la guerre année par année en s’accrochant, au début, au regard d’un jeune soldat qui, ici ou là, croise un soldat allemand. Au fil du récit, et particulièrement dans le deuxième tome, cette figure narrative s’éclipse pour ne plus laisser place qu’à une figure emblématique de tout soldat. Rejoignant le précepte de Jean Norton Cru, seul le réel peut dénoncer la guerre, et s’alliant avec Claude Lanzmann pour qui avec la guerre, et la Shoah en particulier, on ne raconte pas d’histoires, Tardi réalise son album le plus fort et le plus dur sur la guerre. Son trait devient âpre et sec, là où il était souvent en rondeur. L’absence de bulles, l’organisation de chaque planche en trois rectangles, la précision du dessin, grâce à la collaboration du collectionneur et vulgarisateur Jean-Pierre Verney, amènent une vision saisissante de la brutalisation de cette guerre totale.

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Tardi fait partie de ce courant de la « victimisation » qui met en avant l’oppression du pouvoir, la folie et la bêtise du commandement et des industriels, les actes de contraintes dont « les fusillés pour l’exemple» ont été les victimes, la fraternisation entre les soldats…Le regain d’intérêt de la guerre 14 trouve une de ses origines dans l’écho aujourd’hui de ces thèmes dans le combat contre la mondialisation, l’internationalisation des mouvements pour la paix, la lutte pour les victimes du capitalisme sauvage… Ce n’est pas un hasard si des auteurs comme Tardi, Jean Meckert ou Didier Daeninckx ont redécouvert 14-18, comme une partie de l’extrême-gauche qui a retrouvé du souffle dans ce combat des victimes du capitalisme. Il est vrai que l’histoire n’y trouve pas toujours son compte, et que ces auteurs prennent peu de distance avec l’instrumentalisation de l’histoire qu’ils opèrent. Lorsque Tardi refuse la Légion d’honneur parce que l’Etat français ne va pas jusqu’au bout dans la reconnaissance des fusillés pour l’exemple, cela frise le ridicule d’autant que depuis Jospin en passant par Sarkozy et Hollande les autorités publiques ont largement intégré ces soldats dans la mémoire nationale. Une partie de la gauche n’a jamais supporté l’institutionnel même quand il vous honore.

Il n’empêche. Tardi est une icône. Comme les images du Verdun de Poiret sont pour beaucoup la réalité, les images de Tardi le sont également devenues.

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L’exposition au palais des Beaux-Arts de Bruxelles retrace ces trente années de dessins sur la grande guerre avec évidemment tous les originaux de Putain de guerre, de C’était la guerre des tranchées, des affiches et des couvertures pour A Suivre ou Charlie-Hebdo. A ce type d’exposition, on se pose toujours la question basique de savoir si ce n’est pas mieux de lire ces planches dans son salon plutôt que dans un hall. Il y a des exceptions comme cette récente et magnifique exposition sur Gotlieb au Musée Juif de Paris qui faisait entrer le visiteur dans l’univers déjanté de l’auteur de Rubrique-à-brac pas seulement par le biais des planches. Il faut évidemment de gros moyens pour cela.

A Bozar (qui reprend l’exposition d’Angoulème de janvier 2014), le parti-pris est de réaliser une exposition brute, avec les planches alignées. On peut regretter l’absence de contextualisation tant au niveau de la bande dessinée que de la grande guerre, d’autant qu’aucun document de présentation n’est disponible.

Mais Tardi n’a besoin de rien.

Ses dessins, juste, suffisent.

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