La chirurgie des mots

Angélique Villeneuve, Les fleurs d’hiver, Éditions Phébus, 2014.

Laurent Flieder et dominique Lesbros, La folle histoire du l’urinoir qui déclencha la guerre, JC Lattès, 2014.

Michèle Audin, Cent vingt et un jours, L’arbalète Gallimard, 2014.

Jean-François Roseau, Au plus fort de la bataille, Pierre Guillaume De Roux, 2014.

En cette année du centenaire, on aurait pu croire à une rentrée littéraire chargée de fictions sur la guerre 14-18. Il n’en est rien. Mais des romans sont attendus dans la deuxième phase de la rentrée, début octobre.urinoir

Avant cette rentrée, était paru au début de l’été La folle histoire du l’urinoir qui déclencha la guerre. C’est une farce burlesque qui se déroule juste avant la guerre et qui a pour cadre l’organisation en 1915 d’une exposition universelle à Paris. C’est Francis Blanche et Pierre Dac au pays des déjantés en tous genres. Ecriture pétillante et propos faussement naïfs pour un livre qui a aussi cette rare qualité de faire rire autour de la grande guerre.

Cent vingt et un jours est le premier roman de la mathématicienne Michèle Audin paru au début de l’année. Il déroule la vie de plusieurs héros, dont deux polytechniciens brisés par la guerre de 14-18. L’un, gueule cassée, versera dans la collaboration. L’autre sera enfermé dans un asile après avoir tué une partie de sa famille. Michèle Audin est mathématicienne et la fille du mathématicien Maurice Audin, mort, vraisemblablement sous la torture, en 1957 en Algérie, après avoir été arrêté par les parachutistes du général Massu. L’auteur trace des trajectoires et fait des projections, des tranchées à Auschwitz en passant par Paris, Berlin, en racontant un conte, en rapportant un journal, un carnet de route ou des extraits de presse, en citant des chiffres dont cent vingt et un jours, espace de bonheur d’un protagoniste, en utilisant des notes de bas de page comme une vraie scientifique ou un index des noms propres très oulioupien, groupe dont par ailleurs elle fait partie. Tel Modiano avec un boulier conteur, elle constate de bien étranges vies, en se gardant bien de les expliquer. Elle les pose là devant nous, ces vies qui étaient, sont ou seront les nôtres.

Paru également au premier trimestre, Les fleurs d’hiver d’Angélique Villeneuve est un des plus beaux livres de l’année. Toussaint revient de la guerre, la gueule ravagée par des éclats d’obus. Sa femme, Jeanne, est ouvrière fleuriste à domicile et élève sa petite fille que son père n’a pas vue grandir.apallec

C’est un autre homme qui revient : « Elle pose les mains sur sa figure, aspire à travers ses doigts l’odeur humide du froid de Paris mêlée à la sienne. Elle se demande si toutes les femmes de combattants en sont là, aujourd’hui A respirer leur peau en guettant un mari remplacé par un inconnu. Si son sort est particulier, pire que celui des autres. Ou bien si elle devrait s’estimer heureuse qu’il en soit revenu, Toussaint, même avec la figure invisible ».

Revenir de la guerre c’est étrange, revenir avec une gueule cassée c’est revenir étranger. Avec ses mots, ses mots à elle, Jeanne va retisser un lien avec ce mort-vivant, façonner un visage que la chirurgie a tenté de rendre moins inhumain mais n’en est pas moins monstrueux, leur donner la possibilité de se reconnaitre.

Les gueules cassées symbolisent toute l’horreur de la guerre de 14-18. Ce thème est souvent repris dans les récits comme dans le très beau roman de Marc Dugain La chambre des officiers (éditions J.-C. Lattès, 1998, Pocket n°10679).

C’est un thème difficile tellement il a été traité. Le grand mérite d’Angélique Villeneuve est d’avoir trouvé les mots qui disent l’émotion sans jamais tomber dans le pathos compassionnel, des mots simples qui tracent la difficulté d’être et l’espoir de la renaissance.

Enfin, pour être complet, signalons la récente parution de Au plus fort de la bataille de Jean-François Roseau. Le narrateur reconstruit la vie de deux poilus, un cocu et un fusillé pour l’exemple. C’est une longue très longue suite de clichés d’une désolante banalité.

Publicités