Les peintres, hérauts de la Grande Guerre?

Signe des temps, œuvres visionnaires d’avant 1914, Mons, BAM jusqu’au 23 novembre 2014images

La richesse de cette exposition tient tant à son concept qu’aux œuvres présentées. Celles-ci montrent la crise sous différentes facettes, sociales-économiques-éthiques, comme des prémisses de l’ouragan qui va frapper le monde. Les peintres seraient-ils les hirondelles qui annoncent l’orage, les hérauts de la Grande Guerre ? Les organisateurs le croient même s’ils établissent que « ces œuvres sont avant tout le témoignage d’un monde en révolution que nous tâchons de comprendre a posteriori comme les images visionnaires d’un futur sombre ». Cet effet d’annonce supposé suscite de multiples interrogations. On ne peut affirmer comme certains que les artistes ont prédit le conflit. Une majorité a continué son travail, indépendamment des états de crise. On aurait pu faire une exposition avec Dufy, Chagall, une robe de Poiret et une musique de Ravel qui nous aurait emmené loin des crises.

Cecile Douard, Le terril, 1898

Cecile Douard, Le terril, 1898

Peindre la crise est-il révélateur d’une crise plus forte ? Les peintres en rupture comme les cubistes ou les avant-gardes italiennes ou anglaise, absents de l’exposition, disent sans doute plus sur les transformations qui agitent le monde qu’un tableau évoquant la crise sociale. Ce n’est pas un hasard si ce sont eux qui ont été les rares (avec les expressionnistes allemands) à pouvoir rendre compte de la guerre (Paul Nash, C.R.W. Nevinson, Gino Severini, Fernand Léger, Giacomo Balla). On aurait aimé ce débat entre les peintres de crise et les peintres de rupture. Les premiers ne dressent-ils pas des constats là où les seconds sont déjà dans le changement ?

Ce débat sur la capacité visionnaire des peintres peut être tenu, mais on peut aussi le laisser de côté parce que l’idée de l’exposition de rendre compte de la peinture des crises est magistralement rencontrée. Le visiteur est sous tension dès le départ, et sans discontinuer au fil des différentes salles. On entre face à un très beau Pierre Paulus, magnifique peintre des cités industrielles (Paulus fut au service artistique de l’armée belge de 1916 à 1918). A côté, les deux tableaux de Cécile Douard, Le terril et Les glaneuses de charbon sont saisissants. La crise éthique et celle des valeurs sont exprimées avec une énergie débordante par Rops, Ensor ou Kubin avec moult variations sur les transgressions sexuelles et scatologiques. C’est l’ivresse et la jubilation de l’interdit, le pouvoir inouï de l’individu face à la société et ses règles. Les tableaux sur la destruction sociale d’Henry de Groux sont d’autant plus fascinants qu’il en a reproduit de quasi semblables quelques années plus tard avec les cadavres sur les champs de bataille.

Arnold Schönberg, Regard, 1910

Arnold Schönberg, Regard, 1910

Freud et les débuts de la psychanalyse ne sont pas loin, recherche de l’être ou de l’inconscient avec Fernand Knopff et Arnold Schoënberg avec un Regard hypnotisant, dont on ne sort que pour rencontrer l’extrême solitude de Léon Spilliaert avec de magnifiques oeuvres peu montrées.

Parmi tous ces décalés de l’âme, on aurait aimé voir Egon Schiele en chef de bande. Peut-on faire la fine bouche quand on rencontre encore Munsch, Valloton, Minne, Rodin ou Lehmbruck?

Rare sont les expositions d’une telle cohérence dans l’accrochage et dont on se dit que la plus belle œuvre est l’exposition elle-même.

Petit bémol sur le catalogue avec, certes, de très belles reproductions mais pour un texte pédant et prétentieux. Pourquoi ne peut-on pas écrire sur l’art de manière simple et faut-il souvent tomber sur ce narcissisme intellectuel, le bonheur de n’être compris que par soi-même et encore ?

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