Les deux guerres des peintres français et des peintres allemands

Jours de guerre et de paix, regard franco-allemand sur l’art de 1910 à 1930, Reims, Palais des Beaux-arts, jusqu’au 25 janvier 2015.

Avant la guerre ils s’entendaient bien, certains étaient amis comme Robert Delaunay et August Macke. Il y avait de l’insouciance, « l’insouciance lascive » des expressionnistes allemands lorsqu’ils « peignaient jusqu’en 14 au bord des lacs de Mortzburg ou de la mer Baltique » (extraits du catalogue). C’est vrai. C’est vrai aussi que certains ressentaient la crise. On aurait pu montrer des tableaux de Ludwig Meidner ou de Jakob Steinhardt.

affiche guerre et paix

La guerre. Ils partent au combat.

Max Beckmann se porte volontaire.

Georges Grosz se porte volontaire.

Ludwig Meidner est mobilisé.

August Macke se porte volontaire.

Maurice Denis

Maurice Denis, Batterie de 155 en forêt de Coucy@

Côté français, Derain, Braque, Léger partent au front, Delaunay s’enfuit en Espagne, les anciens, Vuillard, Flameng ou Valloton trop âgés pour combattre, acceptent avec enthousiasme les missions artistiques aux armées. Aujourd’hui, on connaît bien cette production officielle française, au sein de laquelle la peinture patriotique avait trouvé en Georges Scott son porte-drapeau. On aurait aimé mieux voir la production allemande, moins bien connue, des peintres accrédités par l’état-major général comme Ernst Vollbehr.

L’exposition présente de nombreux tableaux de ruines, Reims en possédant une magnifique collection. Les tableaux de ruines furent critiqués par des combattants comme étant le témoignage d’un romantisme en complet décalage avec ce qu’ils vivaient. Ces tableaux furent également instrumentalisés comme symboles de la barbarie allemande. Mais ils sont aussi une manière détournée de dire toute l’horreur de la guerre, le paradigme absolu, vu la difficulté, l’impossibilité ou l’interdiction de montrer les conséquences de la guerre sur les soldats. Ici aussi, on aurait aimé voir les tableaux des peintres allemands. Certes il y en a eu peu, mais on connaît les ruines de Louvain par Max Slevogt et Erwin Emerich.

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Gert Wollheim, L’homme blessé

Sur la violence de guerre, il est difficile de comparer les regards. Les organisateurs ont voulu se demander « comment des artistes tels Max Beckman, Otto Dix, George Grosz et bien d’autres, du côté allemand, et Pierre Bonnard, Maurice Denis, Georges Rouault et d’autres encore, du côté français, sont parvenus à traduire cet événement qui a bouleversé la marche du monde dans des œuvres d’art de renom » (extrait du catalogue). La question me semble plutôt être pourquoi les allemands ont peint la guerre et pas les français. Les peintres français ont peint la guerre sans la guerre, à quelques exceptions près de peintres dits mineurs.

Les Dix, Beckmann, Wolheim ou Grosz n’ont pas d’équivalents français. « Verdun» le tableau le plus emblématique de Vallotton sur la guerre 14-18 est magnifique à bien des égards, mais aussi terriblement esthétisant, et par là distancé de la réalité de la guerre.

Les Vallotton, Denis, Bonnard, Rouault on peut les connaître et les apprécier indépendamment de leurs tableaux sur la guerre. Dix, Beckman ou Grosz ne peuvent se comprendre que par la guerre. Vous leur enlevez la guerre, vous enlevez la colonne vertébrale de leur œuvre.

Jean-Louis Forain, Reims

Jean-Louis Forain, Reims

Pourquoi les français n’ont pas peint la guerre ? Pourquoi, après guerre, Léger a repris ses pinceaux là où ils les avaient laissés avant la guerre, et qu’au contraire les allemands ont adopté une toute autre attitude ? On aurait aimé que l’exposition aille plus loin dans cette problématique. Au sortir de l’exposition, on se demande quelle est la pertinence de ce « regard franco-allemand ». On pourrait le comprendre sur une distance longue d’un ou deux siècles, où la peinture serait une des clés pour comprendre cet étrange couple. Mais quel sens de limiter ce regard à la guerre ? Y-a-t-il une singularité dans ce regard ? Les différences sont-elles dues à ce qu’ils étaient opposés ? On aurait alors dû élargir le champ aux peintres des autres pays belligérants pour comprendre cette attitude. En élargissant la vision, on verrait que le regard critique sur la guerre, loin d’être généralisé ailleurs, est néanmoins plus présent en Belgique (avec Masereel ou de Groux) en Angleterre ou en Italie (avec les vorticistes et futuristes) qu’en France. Parmi les grand pays belligérants, la France a le rapport le plus singulier à sa peinture de guerre. Un des mérites des commémorations est de mettre en exergue, un peu partout, les peintres de guerre dans leurs variétés et leurs richesses, ce qui devrait permettre de renouveler le regard porté sur cette période.

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