Fernand Léger, la peinture radieuse

Ah que la guerre est cubiste ! Fernand Léger et la Grande Guerre. Musée national Fernand Léger, Biot, jusqu’au deux février 2015

Commencée avec l’impressionnisme et terminée aux rivages du pop-art, la trajectoire de Fernand Léger fut d’une étonnante cohérence, celle d’un peintre absolu. L’exposition présentée dans son musée à Biot en est une illustration.

La partie de cartes

La partie de cartes

Léger est un homme de guerre mais n’est pas un peintre de guerre. Certes, il peindra pendant la guerre mais peu. Il réalisera surtout des dessins de ses camarades ou des paysages comme Verdun, et quelques peintures à l’huile. Après la guerre, il n’est pas revenu, en peinture, sur ce qu’il avait vécu. Par contre, pendant ces années de conflit, il aura toujours le souci de la peinture, comme en témoigne « La partie de cartes », qui n’était pas à Biot (le tableau est au musée Kröller-Müller). On peut y voir le symbole même de la guerre, du morcellement des corps, de l’utilisation de l’homme machine. Pour Vatin, « elle est la grande synthèse picturale de Léger en guerre. Elle est l’aboutissement de son séjour au front, elle fait le bilan de ses croquis, de sa réflexion d’artiste et de sa compréhension du conflit » (Voir et montrer la guerre, Presse du réel, 2013, p.521). Par contre, pour le critique André Chastel (Le Monde, 13/06/1956) « La partie de cartes n’est pas très convaincante : elle semble venir d’un cubisme mal compris, et la jovialité de l’inspiration ne triomphe pas de l’homme robot ». Ce tableau est au cœur du paradoxe de Léger : c’est la guerre et pas la guerre. Il est son œuvre la plus proche de la guerre et en même temps la plus éloignée car elle est d’abord une œuvre de peinture avant d’être une peinture de guerre. C’est une œuvre majeure car c’est avec elle qu’il prend véritablement congé et du cubisme et de Cézanne. Toute son attention est de ce côté. Il n’est pas sûr qu’il ait voulu réaliser la grande allégorie de la guerre qu’on lui prête. Léger s’est toujours méfié de l’instrumentalisation potentielle de ses tableaux, car trop proche ou trop éloigné de la guerre il en aurait subi la critique, ce qu’il n’aurait pas supporté car pour lui son art était au-dessus de la guerre.

Soldats assis

Soldats assis

Léger a vécu la guerre pleinement, comme il a vécu pleinement sa peinture, de manière quasi schizophrénique. Il n’a jamais été au cœur des combats mais en a été proche, en construisant les tranchées d’abord, puis en étant brancardier. Il était à la guerre parce qu’il le fallait, ni plus ni moins. Il a toujours essayé d’y échapper, priant maintes fois son ami Louis Poughon d’intervenir pour lui, ce qu’il finira par réussir. La guerre il l’a vécue au quotidien avec les soldats, en étant, dit-on, un vrai camarade et non un peintre parisien. Mais il ne cesse de penser à sa peinture, de râler, dans ses courriers à Jeanne sa future femme, sur ceux qui à Paris continue à peindre et surtout à vendre. Dans le même temps, il décrit dans ses correspondances toute l’horreur de la guerre, comme dans cette lettre à Louis Poughon : « Je crois que j’aurai toujours le goût âcre et fade du sang tiède. J’en étais plein. J’en ai porté un sur mon dos que je croyais légèrement atteint. Il est mort sur mon dos. Le sang me coulait dans le cou, le long du bras. J’en ai encore dans les ongles ». « Des membres volent en l’air. Je reçois du sang plein le visage. On voit des grappes de cadavres, ignobles comme des paquets de chiffonniers, des trous d’obus remplis jusqu’au bord comme des poubelles».

S’il décrit les horreurs de la guerre, il ne les a jamais peintes. C’est avec les mots que Léger exprime le mieux la guerre. Le musée de Biot a eu la bonne idée d’aménager un salon d’écoute de ses correspondances. Sur le net, on peut également voir et écouter une lecture extraordinaire de Jacques Gamblain. Le sort de la peinture de guerre eût été bien différent si Genevoix ou Giono avait effectué le trajet inverse du peintre…

Verdun

Verdun

Pendant la guerre, son regard de peintre ne l’a jamais quitté. Il observe la guerre comme un objet artistique potentiel, avec une distance à côté de laquelle celle d’Apollinaire (« que la guerre est jolie ») est des plus courtes. Pour Léger, la guerre est « un chaos beau comme la mer ». « La guerre a été un événement énorme pour moi. Il y avait au front cette atmosphère surpoétique qui m’a excitée à fond. La guerre je l’ai touchée. Cette culasse de 75 ouverte en plein soleil m’en a plus appris pour mon évolution plastique que tous les musées du monde ». Et bien sûr le fameux « il n’y a pas plus cubiste qu’une guerre comme celle-là qui te divise plus ou moins proprement un bonhomme en plusieurs morceaux et qui te l’envoie aux points cardinaux ». Peut-être la guerre était-elle cubiste comme elle était futuriste, expressionniste ou vorticiste. L’intensité de cette guerre était telle que tous les courants pouvaient s’y retrouver. Si l’impressionnisme était né en 1913, nul doute que Monet eût été un grand peintre de guerre.

Quittant l’exposition temporaire, le regard embrasse la grande salle du musée où cinquante ans de peinture se montrent : une explosion de couleurs, des machines qui s’élèvent sur des ouvriers flamboyants, le bonheur de la lecture, des loisirs, le bonheur d’être ensemble, un optimisme joyeux, une attitude bienveillante.

Des spécialistes ont pu dire les évolutions voire les fractures dans le trajet du peintre. La vision globale, un peu myope peut-être, n’aperçoit pas de grandes cassures. La modernité de Léger n’a pas été affectée par la Grande Guerre. Il a dit et écrit toute l’importance de la guerre pour lui et pour son œuvre, comme si cette attention lui permettait toujours de savoir où elle était cette guerre et d’ainsi la tenir à distance. La mémoire peut être dangereuse.

 

La peinture de Léger est radieuse. Au-delà ou contre la guerre, voilà une peinture qui s’est toujours inscrite dans le sens de la vie.

les loisirs sur fond rouge

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