A Rouen le monument aux forains perd un bras, à Bruxelles le Pierrot tient toujours son glaive doré d’une main ferme

Le gel et les intempéries auront eu raison, la semaine dernière à Rouen, du bras de la statue féminine qui soutient un poilu mourant. Cet imposant monument dédié aux forains, situé place du Boulingrin à Rouen, s’ouvre sur neuf marches qui mènent à deux lions traînant un char sur lequel la Patrie soutien le malheureux poilu. Les forains voulaient célébrer leur effort de guerre. Paris avait refusé une telle construction. Le Roi Albert de Belgique avait marqué son accord mais l’association des forains voulait rester en France. Rouen fut choisie notamment parce qu’elle abrite chaque année la foire Saint-Romain, renommée bien au-delà de la Seine. Le monument, d’un lyrisme ébouriffant et d’une lourdeur insoutenable, est construit à partir d’une maquette du sculpteur Real del Sarte, qui fut blessé à la main pendant la guerre, ce qui ne l’empêcha pas d’élaborer plusieurs monuments aux morts. Il fut également de tous les mouvements d’extrême-droite, antidreyfusard au berceau-il naît en 1889-, nationalistes et monarchistes à l’entre-deux guerres et évidemment pétainiste.

Bruxelles, monuments aux forains

Bruxelles, monument aux forains

Bruxelles rendit également hommage aux forains par un magnifique monument inauguré en 1924, avant celui de Rouen qui le fut en 1931. Bruxelles conserve une mémoire puissante et diverse de la première guerre mondiale. On recense environs six cents traces dans la ville. Pour les communautés professionnelles comme les forains, on a répertorié vingt-et-un lieu de mémoires (huissiers, gardes-forestiers, pharmaciens, postiers, colombophiles, …). L’œuvre, située square de l’aviation près de la gare du Midi, est de Victor Voets et se démarque délibérément des clichés de Patrie éplorée ou de vaillants poilus. La statue est celle d’un homme qui tient un glaive doré de sa main gauche et un masque de commedia dell’arte de l’autre main.

« Pour les contemporains, ce Pierrot empoignant une épée semblait probablement sur le point de s’exclamer La Commedia è finita ! réplique emblématique du final de Pagliacci, l’opéra de Ruggero Leon-Cavallo, dont le succès au moment de l’inauguration du monument, ne s’était jamais démenti depuis sa création en 1892 » (L. van Ypersele, E. Debruyne, C. Kesteloot, Bruxelles, la mémoire et la guerre, La Renaissance du livre, 2014). Le monument est simplement dédié : « Aux forains morts glorieusement pour la Patrie ». Il est situé le long d’un boulevard qui accueille chaque été la Foire du midi, une des plus grandes fêtes foraines d’Europe. Lors de son inauguration, le 27 janvier 1924, le représentant du ministère de la défense rendit aux forains un bel et surprenant hommage. Après avoir rappelé le sacrifice de trente d’entre eux il souligna que « malgré la souffrance et la mort, les forains firent leur possible pour entretenir le moral des autres soldats, pour les faire rire. Mourir de rire… Expression qui appelle à l’oreille ce qui là-bas souvent se confondait avec la réalité. La mort et le rire. Eternel conflit du burlesque et du tragique. Il atteignait là-bas son intensité sublime. Et quand la mort frappait, quand le sacrifice attendu se consommait, le visage du forain belge gardait une sérénité souriante, bel et encourageant exemple, présage et semence de victoire. Et c’est grâce à cela Pierrot sans masque, Pierrot ardent et calme, Pierrot charmant et grave, Pierrot armé, c’est grâce à cela que ton glaive est couronné de lauriers ».

Bruxelles, le forain Pierrot

Bruxelles, le forain Pierrot

 

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