Guerre, peintre, et traumatisme

Philippe Dagen, Auguste Ravenel et André Masson

Lors du colloque sur « Les peintres et la première guerre mondiale », organisé début décembre par l’Université Paris Ouest Nanterre et le Musée de l’Armée, Philippe Dagen avait choisi de parler de ce que la guerre fait à l’art ou à l’artiste, du traumatisme chez les peintres. Il voulait surtout nous raconter des histoires et en particulier celle d’Auguste Ravenel, mais aussi celle d’André Masson. Des histoires qui auraient pu être semblables, si le premier n’avait explosé sur la Somme le 5 septembre 1916.

Un elettre d'Auguste Ravenel

Une lettre et le portrait d’Auguste Ravenel

Auguste Ravenel

Auguste Ravenel

Auguste Ravenel naît à Beauvais en 1892, dans une famille modeste. Très jeune, son talent est remarqué, et, dès 16 ans, il entre aux Beaux-arts comme élève de Fernand Cormon[1], peintre académique. Il fait son service militaire en1913, et est incorporé en 14. En 15, il participe aux combats autour de Verdun, notamment aux Eparges dont la violence des combats fut racontée par Genevoix dans « Ceux de 14 ». En 16, il est télégraphiste, poste en principe moins risqué, ce qui est sans doute dû au décès de son père et de la charge qu’il a désormais de sa mère et sa sœur. Néanmoins, il est tué sur la Somme le 5 septembre 1916.

En 1914 il subi la mobilisation. Il est ni fleur au fusil, ni antibelliciste. Il écrit beaucoup et surtout il dessine. On a conservé nombre de ses dessins, surtout ceux qui accompagnaient ses lettres. Ses tableaux ont par contre disparu, sauf un, Le portrait de femme.

Il dessine sur ses lettres, mais aussi pour les soldats ou les officiers. Les dessins de Ravenel, c’est la guerre sans la guerre, les soldats à l’arrière, la vie de tous les jours, tranquille, les amis surtout Nazus, pas d’inquiétude particulière ni de tension. Il dessine parce que c’est sa nature ou sa fonction voire pour ses ressources. Il est en contact avec le peintre Lucien Jonas qu’il avait rencontré avant la guerre. Jonas est désormais peintre officiel des armées et publie régulièrement dans les journaux comme L’illustration. Jonas lui propose d’être son intermédiaire pour vendre ses dessins à Paris, une exposition est même prévue, mais la mort l’en empêchera.

Auguste Ravenel, Portrait de femme

Auguste Ravenel, Portrait de femme

Il manque un élément à cette histoire pour en faire une histoire de peintre. C’est par Lucien Jonas que l’on connaîtra ce qui s’est passé au combat, dans un hommage qu’il rend en 1917 : « Pauvre Ravenel, pauvre géant puissant, mais pâle, dont le cœur trop sensible n’avait pu s’habituer aux atrocités de la guerre…Je l’ai vu, après sa première charge à la baïonnette, en Champagne : il était anéanti et livide, il parlait fébrilement : « J’ai suivi…, j’ai couru…, je suis tombé dans une tranchée devant un grand Allemand barbu qui tira sur moi…, me manqua…Ma baïonnette est entrée dans son ventre…Il m’a regardé avec un œil effrayant…, il a balbutié, je n’ai pas compris ; il a crié, je n’ai pas compris…Son œil me fixait toujours. J’ai eu peur. Je n’ai pas osé retirer mon fusil de son ventre. Je suis resté à pleurer dans la tranchée près de lui ». Sans doute qu’il a dû en faire des cauchemars du grand Allemand barbu, avec une baïonnette dans le ventre. Sans doute que le matin, il reprenait son carnet de dessins pour croquer le soldat de corvée-soupe, sa chambrée ou son ami Nazus[2].

On ne saura jamais quel peintre aurait été Auguste Ravenel s’il avait survécu. Sans doute, comme les autres peintres français, comme Léger ou Masson, il n’aurait pas réalisé de tableaux de guerre, même si la présence du conflit eût été permanente. André Masson a été soldat et grièvement blessé au Chemin des Dames en 1917. Cela a toujours été su, seulement cela. « Personne ne l’avait entendu parler de la guerre jusque dans les années soixante-dix, pendant cinquante ans », relève Philippe Dagen qui inscrit ce temps comme celui du traumatisme.

André Masson, Le nettoyeur de tranchées

André Masson, Le nettoyeur de tranchées

En 1965, le musée national d’art moderne lui consacre une large rétrospective. André Chastel, le critique d’art du Monde, publie un long article où il analyse les diverses interprétations et sources d’inspiration. André Chastel évoque les violences et les massacres dans l’œuvre du peintre qu’ils rapprochent d’Artaud, de Delacroix, de Bosch, de la tauromachie et de Picasso, mais ce qui semble aujourd’hui évident il n’en parle pas, pas un mot de la guerre (Le Monde, 12.03.1965).masson

« Avant cette  » Grande Guerre « , dit André Masson, j’étais plutôt influencé par Puvis de Chavannes, le symbolisme, c’est-à-dire par une peinture harmonieuse, je peignais des femmes cueillant des roses. Après, la violence de la guerre a dérangé tout ça ». La violence, le combat, le conflit sont permanents dans l’œuvre de Masson, même si, comme André Chastel, on peut ne pas y voir la guerre. Dans les années 50, sa peinture s’apaise avec les paysages et l’influence de Turner.

Les personnes traumatisées par la guerre savent qu’il faut se méfier de la mémoire. Dans Le voyageur sans bagages, le héros d’Anouilh revient du traumatisme de la première guerre mondiale et se déleste de sa mémoire, devient amnésique pour retrouver sa pleine et entière liberté. La mémoire peut être dangereuse et le refoulement ou l’occultation est un mécanisme de survie. Pendant cinquante ans, André Masson n’a quasiment pas évoqué publiquement les horreurs de la guerre qu’il a vécues et racontées plus tard, particulièrement dans La mémoire du monde (Skira,1974).

Dans son œuvre, le peintre, qui a beaucoup pratiqué l’automatisme, laisse remonter des images. Comme il l’explique dans des entretiens dans les années soixante-dix, sa série Massacres et le suicide du poète von Kleist sont des pratiques automatiques. Il n’a jamais voulu peindre la guerre comme telle.

C’est venu dans ses mains.

André Masson, Suicide du poète von Kleist

André Masson, Suicide du poète von Kleist

« Le portrait de von Kleist est un portrait imaginaire, dit-il. Il a le crane éclaté qui laisse voir comme l’intérieur d’une grenade. J’ai vu cela en Champagne, une tête d’un soldat qui avait la même transformation » (entretien avec Pierre Dumayet à l’occasion des 75 ans du peintre en 1971). Massacres peut évidemment faire penser à la boucherie du Chemin des Dames. Ils se battent au couteau, « chez moi, les armes sont toujours incorporées aux personnes qui les portent. Comme si le couteau était un membre ».

Dumayet : « Et le meurtre, c’est au couteau que ça se fait ? »

André Masson : « Oui, parce que je crois que c’est le meurtre même, j’ai été soldat, fantassin, je sais ce que je dis. Le meurtre avec le fusil ça fait tellement abstrait. Je ne me suis jamais servi du couteau, alors je n’ai pas d’expérience de ce côté-là ». Dans un entretien France-Culture, du 17/12/1975, il reviendra sur l’influence de la guerre sur son œuvre, et sur les horreurs qu’il a vues comme les nettoyeurs de tranchées dont il fera un dessin cinquante ans plus tard, toujours avec un couteau. Le nettoyeur de tranchée (celui qui était chargé de ne laisser aucune trace vivante derrière lui), il l’a croisé : « Expression du nettoyeur : entre la satisfaction béate et le mépris – affreux rictus. A l’entrée d’une sape, il était assis sur une pile de cadavres, fumant un énorme cigare, les deux poings sur les hanches » (La mémoire du monde, Skira, 1974).

André Masson ,Guerrier I

André Masson ,Guerrier I

Lors de l’exposition de sa série Massacres à Péronne en 2002, un journaliste soulignait « la force du témoignage d’un artiste blessé dans sa chair et dans son âme ».

Entre la mise entre paranthèses de la guerre en 1962 par André Chastel et la qualification de « témoignage », en 2002, pour des dessins automatiques c’est tout le regard d’une époque qui a changé. Dans les années soixante, Montherlant s’étranglait devant l’oubli dans lequel les poilus étaient tombés : « La guerre de 14, au moment qu’elle se faisait, disait-il, ne pouvait savoir à quel point elle se précipitait dans l’indifférence de l’avenir ». En 2002, le retour de la guerre dans l’espace public commençait à prendre une grande ampleur.

Aujourd’hui, on pourrait considérer André Masson comme un peintre de guerre et Maurice Genevoix le scribe de ses horreurs. Dans cinquante ans, si on en parle encore, retour du balancier, on appréciera les paysages de la Loue aux accents turneriens du premier tandis qu’avec le second on s’enfoncera à nouveau dans les forêts de Sologne derrrière Raboliot et La dernière harde.

Avec délices.

Loin, loin de la guerre.

 

 

 

 

[1] Je n’avais jamais entendu parler de Cormon. Le jour de  l’exposé de Philippe Dagen, je vais me promener une heure au musée d’Orsay. Avant de sortir, je jette un oeil sur les quelques grands tableaux de facture académique. Je reste accroché devant une immense scène biblique où on voit une tribu dépenaillée tirer un char d’enfant et de vieillards. Ils sont hirsutes, hagards, en guenilles, et certains portent des morceaux de viande sanglante. Cette scène hallucinante m’hypnotise. Je regarde le cartel qui indique le nom de l’oeuvre, Caïn, et l’auteur que j’oublie aussitôt. Quelques jours plus tard, je regarde sur Internet, pour ce billet, l’orthographe exacte de Cormon et tombe sur une page illustrée par un de ses tableaux exposé à Orsay, Caïn.

 

[2] Un bel ouvrage a été publié, en 2008, sur ce peintre par les Archives départementales de l’Oise, sous la plume de Caroline Rimbault-Minot, Bruno Ricard et Anne-Sophie Marchal, Moi, Auguste Ravenel, artiste-peintre, lettres illustrées, 1908-1916.

 

Publicités