Ecrire debout

Joë Bousquet

Joë Bousquet

Guillaume de Fonclare, J, Stock, 2014

Itinéraire singulier que celui de Guillaume de Fonclare. Directeur de l’Historial de la grande guerre à Péronne, il est atteint d’une maladie neurologique inconnue, altérant les nerfs et les muscles, qui l’a obligé à quitter son poste et qui l’a entraîné vers l’écriture. Son premier texte « Dans ma peau » raconte l’arrivée de cette maladie et sa résonnance particulière à la douleur des poilus : « Au travers de la souffrance de cette multitude, c’est ma souffrance que j’ai appris à respecter et à accepter. Avec eux, désormais, dans l’arythmie de mon pas claudicant, je défile à la tête d’une armée de fantômes ».

Avec J, il poursuit son cheminement croisé avec la grande guerre. Comment écrire debout, comment insuffler la vie dans des muscles dont il ne dispose plus ?

J Bousquet soldatJoë Bousquet s’engage très tôt, à 17 ans, se comporte en héros et est blessé en 1918, une balle lui cisaillant deux vertèbres et la moelle épinière. Il va rester couché pendant près de trente cinq ans dans une chambre aux volets tirés où l’odeur de l’opium le dispute au renfermé. Guillaume de Fonclare s’allie avec ce héros hémiplégique qui, par la blessure, deviendra écrivain « Ma blessure existait avant moi, écrit Bousquet, je suis né pour l’incarner ». L’écrivain le fascine, celui que l’on vient voir rue de Verdun à Carcassonne, Paulhan, Aragon, Gide, Max Ernst, Benda, Blanchot, et des jeunes filles qui vont entretenir sa légende. Adulé par ce que la littérature compte de maîtres et la beauté de maîtresses, Bousquet ébloui de Fonclare : « S’enfermer ; tirer les volets, les rideaux et s’enfermer, voilà la solution, me suis-je dit, s’enfermer comme vous vous êtes enfermé durant vingt-six ans dans votre chambre, s’enfermer à la façon de Joë Bousquet, pour quitter le monde par la grande porte, en conscience, sans lâcheté. S’enfermer vivant pour attendre la mort. A cet instant, j’ai pensé devenir votre frère d’ombre. Je me trompais, car ce n’est pas l’ombre qui vous portait, c’est de lumière dont il s’agissait. Et si je suis devenu votre frère, c’est qu’alors, je suis le plus vivant des hommes ».

C’est l’homme au stylo qui l’attire, mais pas ce qu’il écrit : « vous écrivez des livres dont on ne comprend pas un traître mot ». Bousquet n’a pas eu un grand succès, mais a toujours eu un large cercle d’admirateurs tant de son vivant qu’après. Quelques années après sa mort, dans une émission de France-culture (qu’on peut encore retrouver sur le net), il était qualifié « de conscience des lettres françaises ». L’été dernier, la revue NUNC lui a consacré un numéro spécial. C’est un auteur de l’affirmation : « La ruine d’un homme se mesure à qu’il est, non à ce qu’il perd « ; « la valeur d’un écrit se définit par l’importance des livres qu’il annule » (Le meneur de lune, Albin Michel). S’il peut être éclairant, il est souvent obscur et difficile, d’une poésie du sens et non de la sonorité qui donne à son style un caractère pesant.

L’auteur de Joë n’en a que faire, c’est l’acte d’écrire qui l’intéresse, qui le rend frère : « En vous enfermant, vous faites le choix de la vie, le choix d’investir un nouveau monde, le monde où se déploient les idées, où l’on peut écrire ses rêves, et rêver sans dormir ».

« Le choix de la vie », cette vie qui s’en va peu à peu, qui n’en finit pas de lui faire ses adieux, cette vie dont il récolte les traces avec finesse.

J Bousquet peint

 

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