Bilan des commémorations : Stéphane Audouin-Rouzeau en petite forme ; intéressante analyse de la situation belge

Commémoration à Nieuport

Commémoration à Nieuport

Après une année riche en événements, les premiers bilans de la commémoration du centenaire de la première guerre mondiale apparaissent. Quatre personnalités actives dans leur pays étaient conviées à l’Institut historique allemand pour analyser les commémorations en France, en Allemagne et au Royaume-Uni. On peut écouter ce débat sur le site de Carnet Tepsis (http://www.canalu.tv/video/ehess/1914_2014_bilan_d_un_centenaire.16640). Certaines contributions (Arndt Weinrich et Stéphane Audouin-Rouzeau) sont publiées sur le site de l’Observatoire du centenaire.

John Horne (Trinity collège, Dublin), bien connu pour ses travaux sur les atrocités allemandes, mis l’accent sur le paradoxe entre d’une part l’internationalisation de la guerre et d’autre part le caractère national des commémorations, avec en corollaire un renouvellement de l’interrogation sur les identités tant au Royaume-Uni qu’en Irlande. Il souligna également l’importance de la mémoire des familles, particulièrement pour le soldat.

Arndt Weinrich (Institut historique allemand, Paris) mis d’abord en évidence l’absence de l’état allemand et de toute politique de mémoire dans le centenaire allemand. On sait, par contre, que les Länder, compétents en matière culturelle, ont pris de nombreuses initiatives. Il aborda longuement le phénomène des Somnambules, le livre de Christopher Clark qui, sur les origines de la guerre, dédouane l’Allemagne. Pour lui « le succès des Somnambules  (300.000 exemplaires ) s’inscrit incontestablement dans le contexte de l’émergence d’une Allemagne décomplexée, affranchie, en quelque sorte, du fardeau de la culpabilité comme leitmotiv de l’histoire nationale aux XIXe et XXe siècle.

Pour Nicolas Offenstadt (Paris I), le nombre élevé de projets autour de la grande guerre, 2.000 projets labélisés sans compter tous les autres, est certes impressionnant mais n’est pas une véritable surprise tant ce phénomène s’inscrit, pour lui, dans les pratiques culturelles initiées dans les années ’90. Il y a donc continuité et non rupture. Il sera intéressant d’observer s’il ne s’agit pas d’un pic qui annonce le repli de l’engouement collectif pour la première guerre mondiale.

Stéphane Audouin-Rouzeau

Stéphane Audouin-Rouzeau

L’approche de Stéphane Audouin-Rouzeau (EHESS, Paris) était d’emblée critique dans le titre de son intervention : le centenaire d’en haut est un « centenaire manqué». Les raisons qu’il invoque sont multiples : le « vide » de la parole politique, la percussion du calendrier commémoratif entre le centenaire et le 70 anniversaire de la libération, l’affaiblissement de la présence internationale; l’attitude du président de la République à l’inauguration de l’anneau de la mémoire de Notre-Dame-de-Lorette : « le Président a parcouru cet immense sanctuaire comme s’il inaugurait un équipement public quelconque » ; une erreur a été commise dans un discours présidentiel sur le nombre de morts (« dix-huit millions) ; lors du discours du centenaire de la bataille de la Marne, le premier ministre a fait un « discours très quatrième république » ; pour les discours présidentiels « la mise à l’écart historienne n’a pas été compensée par un travail poussé d’élaboration de la part du cabinet, on songe en particulier à Pierre-Yves Bocquet, spécialiste de rap américain ».

Parler de « centenaire d’en haut » estime S. Audouin-Rouzeau est une « simplification abusive ». Bien. Mais pourquoi encore utiliser cette expression et ne pas abandonner une notion dont la verticalité est surannée et d’une autre époque mais surtout une notion qui n’éclaire pas le processus commémoratif ?

Pour le reste, résumons l’argumentaire.

Le centenaire d’en haut est un fiasco total parce que :

  • le Président s’est montré détendu à Notre-Dame-de-Lorette ;
  • l’agencement entre le centenaire et le 70e anniversaire de la libération n’était pas top ;
  • un lapsus sur le nombre de morts pendant la grande guerre a été commis dans un discours ;
  • le conseiller présidentiel en charge des discours est principalement spécialiste de rap ;
  • le premier ministre a eu des accents ringards sur la Marne.

Pour le conseiller présidentiel, que je ne connais pas comme je ne connais pas les « gens d’en haut » dont je n’ai aucun mandat ni intérêt pour les défendre (ce qu’ils font très bien eux-mêmes), la notation sur le rap est non seulement méprisante mais surtout ridicule, comme s’il y avait un empêchement dirimant à écrire un discours sur la guerre 14-18 en écoutant du rap.

Ce bilan est évidemment biaisé parce que dès avant 2014, Stéphane Audouin-Rouzeau n’avait pas caché ses appréhensions et ses oppositions de principe. Il n’est dès lors pas étonnant que rien ne lui convienne. En tant qu’universitaire, fait-on un bilan par rapport aux objectifs déterminés au préalable ou par rapport à sa volonté personnelle qui, en l’occurrence, n’est pas rencontrée ?

Quand il parle de vide de la parole présidentielle ou d’absence de concept de quoi parle-t-on ? Est-ce que c’est, à l’instar du milieu politique, le procédé récurrent de disqualification de l’autre camp qui jamais « n’a de projet » ou a « un programme vide », ritournelle qui ne fait pas le printemps ?

La question pour les autorités publiques n’est pas de trouver un concept ou de « remplir » un discours, la question est de porter un discours et d’en assumer la responsabilité. Du côté des observateurs, si on veut faire un bilan sérieux, il faut examiner ce qui est porté et pourquoi certains éléments le sont et d’autres ne le sont pas et quelles sont les marges de manœuvre des autorités publiques. Après cela, on peut éventuellement envisager le vide et le plein.

Le discours de Valls pour le centenaire de la bataille la Marne avait, certes, des relents de sous-lieutenant chargé de la formation des recrues (puisqu’il remplaçait le Président, on peut au moins signaler qu’il n’a pas fait que la doublure, mais qu’il a fait du Valls). Pour ma part, je placerais ce discours dans une militarisation de la parole qui m’apparaît comme un élément de langage internationalement partagé. Que ce soit le premier ministre, le Président français (thème récurrent dans ses discours) ou d’autres dirigeants internationaux, on n’a jamais autant parlé de la guerre qu’en célébrant la paix de 1918. Lors des discussions sur la fameuse déclaration « In Flanders Fields » portée par le gouvernement de la Région flamande (et déclaration aujourd’hui retirée), les aspects pacifistes contenus dans les premières versions ont été littéralement battues en brèche par nombre de pays qui voulaient préserver la paix armée afin de défendre la liberté partout où elle peut l’être.

On peut ironiser sur le comportement du Président français à Notre-Dame-de-Lorette (dans le fait de coller parfaitement aux situations délicates, il s’est bien rattrapé depuis). Mais c’est l’attitude globale du Président qui aurait mérité un bilan, plutôt qu’une attitude jugée légère. La manière est peut-être ici ou là critiquable, mais on ne peut que remarquer que le Président français s’est considérablement investi dans la mise en valeur de la mémoire française.

L'anneau de la mémoire, Notre-Dame-de-Lorette

L’anneau de la mémoire, Notre-Dame-de-Lorette

Sur les critiques d’Audouin-Rouzeau de son discours d’inauguration de l’anneau de mémoire, qu’il qualifie de « médiocre » « mauvais » aux « vérités premières extrêmement creuses », le commentaire de Pierre Purseigle sur son blog me semble empreint de bon sens : « Bien des “vérités premières” énoncées dans ce discours ne sont en effet toujours pas des vérités acquises : le caractère global du conflit, la contribution des troupes et des travailleurs coloniaux, la participation des femmes, la victimisation des civils. Voilà quelques-unes des vérités qu’il faut rappeler à l’heure où le nationalisme, le racisme, la misogynie, et la nostalgie militariste se parent du drapeau sali de la liberté d’expression ».

Dans un bilan, on aurait aimé que puisse être mis dans la balance aux côtés d’éléments jugés négatifs, d’autres situations, par exemple, l’image des Présidents allemands et français dans les bras l’un de l’autre le 3 août dernier, ou le discours de novembre 2013 lançant les commémorations qui, sans être révolutionnaire, marquait de manière très lisible et pédagogique l’objet des commémorations.

On aurait aimé que même sommairement, puisque l’on est à chaud, on puisse discuter des apparitions multiples du Président français : était-ce une manière de s’investir dans le projet ou plutôt de délaisser les questions intérieures brûlantes ? S’il avait laissé son ministre des anciens combattants inaugurer Notre-Dame-de-Lorette ou délégué l’ambassadeur de Belgique aux cérémonies de Liège et de Cointe, n’aurait-on pas jugé son attitude dédaigneuse ?

Les présidents allemands et français le 3 août 2014

Les Présidents allemand et français le 3 août 2014

Est-ce que la parole des autorités publiques n’a-t-elle pas été emportée par le flot des initiatives citoyennes (dont nombre d’entre elles ont été, d’une manière ou d’une autre encouragées par les pouvoirs publics). Dans cet engouement pour la mémoire personnelle ou locale, qu’est-ce qui était encore audible venant des autorités publiques?

L’analyse des commémorations belges a été réalisée avec beaucoup d’intelligence par Chantal Kesteloot et Mélanie Bost : Les commémorations du centenaire de la Première guerre mondiale (Courrier hebdomadaire du Crisp, Bruxeles, 2014).

En Belgique, tout étant communautaire, les commémorations l’ont été, forcément. L’état belge était quasiment aux abonnés absents, les Régions étaient aux avant-postes, et principalement la Flandre. Elle se prépare depuis quasi dix ans, son objectif étant, par le tourisme de guerre, de se voir reconnue internationalement. La Flandre a passé des accords de collaboration avec nombre de pays belligérants, mais a longtemps « oublié » la Région wallonne et la Région bruxelloise. Cela conduit à des situations absurdes où chaque Région commémore ses villes martyres (Dinant, Louvain, Tamines, Aarschot,…) sans regards pour celles de la Région d’en face. Contrairement aux autres Régions, la Flandre a eu peu d’égards pour les historiens pour la préparation des commémorations ce qui a soulevé énormément de critiques en Flandre même, par les historiens flamands dénonçant l’instrumentalisation du conflit.

crispLe phénomène de communautarisation n’est pas nouveau. Dès après la fin de la première guerre mondiale, la Belgique n’était pas encore un état fédéral, mais les jours de l’unité de la Belgique étaient désormais comptés.

Devant l’absence d’implication de l’Etat pour les commémorations, les auteurs se demandent « quelle place reste pour commémorer des événements dépourvus d’assise territoriale, tels que l’exode (qui avait touché plus d’1,5 million de Belges lors de l’entrée en guerre), la déportation de civils ou encore l’effort de guerre des colonies ».

Devant le succès des initiatives commémoratives du centenaire et le faible intérêt pour la célébration de la fin de la Seconde guerre mondiale, les auteurs se demandent en conclusion si on assiste pas à « un transfert des valeurs et des idéaux classiquement liés à la Seconde guerre mondiale –liberté, démocratie, droits de l’homme- au bénéfice de la Première » ? Belle et vertigineuse question.

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