Ravel soldat, l’air de rien

On ne l’imagine pas à la guerre, Ravel, le dandy tiré à quatre épingles pataugeant dans la boue avec les culs-terreux.

Maurice Ravel en 1916, avec casque et peau de bique

Maurice Ravel en 1916, avec casque et peau de bique

Michel Bernard, Les forêts de Ravel, La table ronde, 2014.

Jean Echenoz, Ravel, Minuit, 2006

A la déclaration de guerre, Ravel a 39 ans et veut s’engager immédiatement. Il n’est pas particulièrement belliciste, l’esprit de revanche n’est pas sa tasse de thé. Il n’est pas belliqueux comme il aura l’occasion de l’affirmer dans une lettre à la Ligue nationale pour la défense de la musique française qui prônait l’interdiction des musiques allemandes en France : « Je ne crois pas que pour la « sauvegarde de notre patrimoine artistique national » il faille « interdire d’exécuter publiquement en France des œuvres allemandes et autrichiennes contemporaines». […]Il serait même dangereux pour les compositeurs français d’ignorer systématiquement les productions de leurs confrères étrangers et de former ainsi une sorte de coterie nationale : notre art musical, si riche à l’époque actuelle, ne tarderait pas à dégénérer, à s’enfermer en des formules poncives. Il m’importe peu que M.  Schönberg, par exemple, soit de nationalité autrichienne. Il n’en est pas moins un musicien de haute valeur, dont les recherches pleines d’intérêt ont eu une influence heureuse sur certains compositeurs alliés, et jusque chez nous. Bien plus, je suis ravi que MM. Bartók, Kodály et leurs disciples soient hongrois, et le manifestent dans leurs œuvres avec tant de saveur ».

Ravel veut s’engager, mais dans l’aviation, arme noble s’il en est. Il est petit, trop petit écrit Jean Echenoz : « Un mètre soixante et un, quarante kilogrammes et soixante-seize centimètres de périmètre thoracique, Ravel a le format d’un jockey donc de William Faulkner qui, au même instant, partage sa vie entre deux villes-Oxford, Mississippi et la Nouvelle Orléans-, deux livres-Mosquitoes et Sartoris- et deux whiskeys-Jack Daniel’s et Jack Daniel’s ». J’avais à l’époque été intrigué par cette comparaison avec l’écrivain américain. Je viens de retrouver des propos d’Echenoz à ce sujet : « Cette simultanéité d’univers très lointains m’intéressait beaucoup, cette coïncidence d’œuvres très diverses et qui se sont construites dans le temps pas très loin l’une de l’autre. Faulkner commence à publier au moment où Ravel est au cœur de son œuvre ».

Ravel chez lui en 1914

Ravel chez lui en 1914

 

Ravel se fait recaler par l’aviation, mais il revient à la charge : « Il lui répugnait de poursuivre son existence comme avant, écrit Michel Bernard, alors que des millions d’autres hommes, riches ou humbles, humbles surtout, avaient été mobilisés pour défendre le pays ». Il est incorporé en mars 1915 dans un régiment de train, puis affecté à la conduite de poids lourds. Ravel n’est pas dans les tranchées, il n’en est pas moins exposé : « Devenu un poilu casqué, masqué, vêtu de peau de bique, il avait plusieurs fois conduit sa machine sous un torrent d’obus, à croire qu’une faction d’artilleurs ennemis détestant la musique l’avaient repéré personnellement, s’étant peut-être même en quelques sorte attaché à lui » (J. Echenoz). Ravel est un solitaire qui ne dédaigne pas la compagnie. C’est un bon camarade. Si au gré des affectations, il tombait sur un piano il ne se faisait pas prier pour en jouer. Mais le temps lui devient long et pénible. Au retour d’une permission, il semble avoir atteint ses limites : « La grossièreté de ses camarades, leur langage désormais sans surprise pour lui, leur manière de tirer au flanc et de tout ramener au médiocre avait cessé de l’amuser » (M. Bernard). Il est affaibli psychologiquement, « quand il marchait sur les berges du canal (…) c’est sa dépression qu’il longeait » (M. Bernard), et physiquement, la dysenterie avait provoqué une péritonite. 1917, le 5 janvier meurt sa mère. « Après les obsèques (…), il resta prostré dans l’appartement familial. Il ne répondait pas aux sollicitations de ses amis, n’avait envie de rien et ne désirait voir quiconque, sauf son frère, ultime témoin de son enfance défunte. Le devoir remit le soldat Ravel, musette au côté et casque sur la tête, dans le train de Châlons » (M. Bernard). Mais sa santé, à nouveau, se détériore, et il est réformé à la fin de l’hiver 1917.

Paul Wittgenstein

Paul Wittgenstein

Comme pour beaucoup d’artistes, il n’est pas évident de percevoir directement l’influence de la guerre sur son œuvre. Il a dédié les six pièces de la Suite française à ses amis musiciens morts au combat. En 1931, il compose le Concerto pour la main gauche, commande de Paul Wittgenstein, musicien et ancien combattant ayant perdu le bras droit à la guerre. Un vif incident opposa le compositeur à l’interprète lors de l’exécution de l’oeuvre à Vienne pour laquelle Wittgenstein avait procédé à certains arrangements. « C’est que Wittgenstein n’a pas du tout simplifié l’ouvrage pour l’adapter à ses moyens, bien au contraire il a dû voir l’occasion de montrer à quel point, tout handicapé qu’il soit, il est bon » (J. Echenoz). Dans une interview Echenoz précisa « qu’il est évident que Wittgenstein trahit complètement l’œuvre pour se mettre seul en valeur comme interprète ». Les deux hommes se brouillèrent définitivement.

De cet incident, Annette Becker suggère une autre interprétation que celle d’Echenoz : « Est-ce vraiment la partition qui les a brouillés, ou l’utopie de la résurrection de l’art dans un monde mutilé ? Son frère Ludwig Wittgenstein, philosophe traumatisé de guerre qui ne quitta plus jamais son uniforme disait « ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». Taire son deuil ou le représenter encore et encore ? » (Annette Becker, Voir la grande guerre, Armand Colin, 2014).

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