Ils ne peignent pas l’horreur qu’ils voient

La plupart des peintres-soldats français de la guerre 14 se sont concentrés sur l’ordinaire, ne pouvant pas mettre sur papier l’horreur extraordinaire qu’ils avaient sous les yeux.

Une des vertus du centenaire est de mobiliser les énergies afin de faire connaître ou mieux connaître des documents ou des évènements de la première guerre. Ainsi, l’Institut de France met à la disposition de tous certains de ses fonds et collections, qui témoignent de la vie de l’institution, et de ses membres, pendant la Première guerre mondiale. Sur leur site (http://14-18.institut-de-france.fr/croquis-guerre.php), on trouvera un ensemble photographique passionnant, notamment sur la vie de l’Institut transformé en hôpital. On reviendra prochainement sur le recueil des discours des rentrées solennelles durant les années de guerre ainsi que pour l’année 2014.

A. Gayraud Attaque de Beauséjour Champagne 20xbre 1914. Nettoyage de tranchées de 1er ligne allemande par les soldats de 7e colonial

A. Gayraud Attaque de Beauséjour Champagne 20xbre 1914. Nettoyage de tranchées de 1er ligne allemande par les soldats de 7e colonial

L’œil fut attiré par des aquarelles d’A. Gayraud qui, semble-t-il, n’ont jamais été montrées. Cette collection est retrouvée en 1997 dans un château légué à l’institut. Aucun document ne l’accompagne. Des recherches sont en cours depuis l’entrée du fonds dans les collections de la bibliothèque en 2005. Ces croquis de guerre de A. Gayraud, sous-officier, sapeur du 1er Génie ont été peints pendant les combats en Champagne et en Argonne de 1914 à 1916. La majorité des dessins est classique en ce qu’ils montrent le quotidien des soldats. Par contre, dans certaines aquarelles la mort est présente, et notamment celle de soldats français, ce qui nettement plus rare.

Avec le centenaire, on découvre ou redécouvre le travail des peintres-soldats : Jean Lefort, Georges Bruyer, Bernard Naudin, Marcel Roche, Renefer, Camille Godet, Henri Marret, Robert Lotiron, Mathurin Méheut, Xavier Josso et bien d’autres.

Deux caractéristiques générales peuvent être émises sur les soldats qui ont dessiné pendant la guerre. Les peintres-soldats qui ont continué leur carrière après guerre ne sont jamais revenus sur leur passé de combattant, sauf à de très rares exceptions comme Jean Cornelius. Les peintres-soldats ont très peu peint la mort, la douleur et la souffrance. On évoquait cet aspect particulier dans le billet consacré à Auguste Ravenel, et cette béance entre l’horreur vue et vécue et les dessins de vie ordinaire qu’il a réalisés pendant deux ans.

gayraud-couvertureAujourd’hui, nous sommes beaucoup plus sensibles à ces situations et à la compréhension de cette manière de réagir face à l’horreur. En 1979, avait lieu une rétrospective de l’œuvre de guerre de Renefer à l’occasion du centenaire de sa naissance. Au fil des œuvres, on y voit la caserne, un officier écrivant, deux compagnons, un éclopé, deux poilus sur la route, un poilu discutant avec un marin, une partie de cartes,…C’est le front sans la guerre, comme si, sur l’ordre du peintre, chacun allait ranger son déguisement et rentrer sagement chez soi. Dans le catalogue, le commentaire ne relève pas du tout ce paradoxe, notant seulement « les terribles conditions de vie des combattants qu’il évoque fréquemment dans ses lettres à sa famille » (l’exposition et la catalogue ont été réalisés par l’université de Paris et la B.D.I.C). A cet égard, on a en mémoire les horreurs que décrivait Fernand Léger dans ses lettres. Comme brancardier, il portait des soldats, dont, racontait-il, le sang coulait dans son dos jusqu’à ses ongles. Et dans le même temps, il dessinait ce qui allait devenir la partie de cartes.

Comment les soldats vivaient avec la peur, l’angoisse et la mort est un sujet qui connaît depuis quelques années de nombreux développements. L’aspect particulier et singulier des peintres-soldats, qui ne peignent pas ce qu’ils voient, mériterait qu’on s’y attache de plus près.

A. Gayraud Compagnie 22/2 du 1er Génie division coloniale assistant à la relève du corps du Lieutenant d'Ecouen fils du général sur la route de Laval (Champagne) (nuit du 28 7bre 1914).

A. Gayraud Compagnie 22/2 du 1er Génie division coloniale assistant à la relève du corps du Lieutenant d’Ecouen fils du général sur la route de Laval (Champagne) (nuit du 28 7bre 1914).

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