Ils sont habillés chaudement pour mourir

Une armée, 750 soldats, en rangs, alignés, en laine, prêts pour la bataille, la wool war one, tous prêts pour la mort, bien habillés, chaudement, pour mourir.

Wool War One par Délit Maille, jusqu’au 12 avril 2015 La Piscine, Roubaix.

IMG_1133750 soldats, tous petits, 18 cm de haut, au-dessus de la piscine, à Roubaix, au musée, ils sont tous là, les grandes armées et toutes les pièces rapportées qu’on a été chercher dans les colonies, les indiens, les tirailleurs, les spahis. En rang par quatre, avec leur besace pour tout bagage, pas de fusil, un casque, une chapka, un bonnet un turban.

Avant les soldats il y avait eu autre chose. Tout avait commencé avec DSK dans son hôtel, avec la femme de ménage puis la police et tout ce qui a suivi. Là l’idée naît de prendre l’actualité en dérision avec un « kit de reconstitution » tout en laine. C’était surprenant, drôle et décalé. On dit qu’elle s’appelle Anna, qu’elle vient du nord, qu’elle a eu l’idée de la laine, qu’elle a continué avec Taubira, Brad Pitt, Angela Merkel, et un blog surtout Délit Maille.

Avec le centenaire, vient l’idée de soldats en laine : « Ce qui nous a rudement plu, c’est l’idée de faire un truc absurde, disproportionné, dépourvu de sens, complètement irréalisable et de le faire avec les gens pas en laine qui regardent les gens en laine depuis longtemps » (Délit Maille). L’idée est lancée sur le blog. En trois jours, 500 tricoteuses (dont un homme) de partout dans le monde, d’Europe, du Canada, des Etats-Unis, d’Afrique, de Chine, d’Australie… rejoignent la folle idée.IMG_1140

« On sait à peu près bien ce qu’elle ne sera pas. Pas une reconstitution en costume d’époque. Pas un truc où on fait la maligne pour faire rire. Pas de ricanements. Pas de cynisme. Pas un truc triste non plus. On ne va tout de même pas passer un an à pleurer. Pas un record pour le Guiness Book. C’est pour ça qu’on a décidé qu’on ne donnerait de chiffres sur rien, sur combien vous êtes, sur la taille de l’armée en jersey,  sur le nombre d’heures passées à croiser des fils. Ce n’est pas l’essentiel et on ne voudrait pas que ces chiffres qui donnent un peu le tournis éclipsent le reste, ce qu’on veut raconter. Pas une performance. Pas une glorification de la guerre, pas une histoire de vainqueurs et de vaincus. On va juste la poser là, sans trop d’explication parce qu’on parie sur l’idée que le visiteur égaré saura comprendre et qu’après tout, il en fera ce qu’il voudra.

Pour ce que ce sera, c’est plus compliqué à expliquer. Ce sera une grande armée minuscule. Ce sera une histoire d’hommes envoyés au casse-pipe et une histoire de femmes qui prennent leur place  avec leurs aiguilles. Grosso modo, ce qu’on racontera au final, c’est une histoire de lien. » (blog Délit Maille).

Tout cela je l’ai lu après. A l’exposiiton, il n’y a que les soldats, comme un long troupeau vers l’abattoir. L’idée est juste, mais tellement ressassée qu’on s’en étonne. Une phrase est au fronton, une phrase connue de Kipling : « Si quelqu’un veut savoir pourquoi nous sommes morts. Dites-leur : parce que nos pères ont menti. » Les phrases qui se veulent définitives et en plus culpabilisantes, c’est pas vraiment mon fort, d’autant que les guerres n’ont pas grand-chose à voir avec la vérité ou le mensonge. Mais c’est un choix.

soldats maille spahisUne brochure est à disposition. Elle est curieusement anonyme, et contient de nombreuses photos de soldats et deux textes en rapport avec l’expo. Elle s’ouvre sur un extrait des cahiers de Louis Barthas. Barthas c’est souvent très beau. On aurait aimé savoir pouquoi Barthas ? L’autre texte est « Délit Maille biographie », écrit on ne sait par qui. Alors que sur le blog de Délit Maille, les propos sont souvent simples et justes, la prétention exprimée dans ce texte est surprenante. Qui est-on pour, je cite, « se placer au-dessus de la comédie humaine » et « regarder les humains en bas s’agiter ». Pour l’humilité, il y a des gens qui ne craignent personne.

Avec cet ensemble de soldats, on est quasi dans le conceptuel. Le discours fait partie du conceptuel, non pas pour l’expliquer (par après, chacun peut avoir les interprétations qu’il veut) mais parce qu’il fait partie de l’œuvre, il est une production de l’œuvre elle-même, attaché à elle. Ici, sans discours, l’œuvre s’appauvrit. Il est dommage que les propos tenus sur le blog Délit Maille n’aient pas été d’une manière ou d’une autre présentés dans le même temps. Des petits soldats en laine, OK et après ? Ils feront Charlie en laine, le tsunami en laine, …sosldats maile allemands

Un des mérites de cette installation est d’exprimer au mieux ce que représente une commémoration à savoir le partage commun d’une émotion ou d’une idée. A cet égard, on ne peut que faire partager les propos du blog Délit Maille : « Le fil, c’est parfait pour le lien. Lien entre 1914 et 2014, un lien entre des petits-enfants, des arrière-petits-enfants, des arrière-arrière-petits-enfants et des photos d’hommes moustachus. Un long fil de cent ans, un fil qui peut aller de Seattle à Roubaix, en passant par Pontypridd, Bordeaux, Biescheim, Mirefleurs, Lisbonne… Un fil qui relie des hommes et des femmes qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, tous très différents ».

 

 

soldats maille groupe

 

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