Quelques livres et une splendide B.D.

Junker : une histoire limpide d’un prussien amoureux d’une mitrailleuse qui va changer le cours de la guerre. Première bande dessinée d’un jeune auteur belge et malinois.

Simon Spruyt, Junker, Cambourakis, 2014.Gérard Mordillat et Michel Christolhomme, Baisers de guerre, Delpire, 2014.

Dan Simmons, Le grand amant, éditions ActuSF, 2014.

Françoise Legendre, La nappe blanche, éditions Thierry Magnier, 2014.

Jean-Emmanuel Ducoin, Soldat Jaurès, Fayard, 2015.

En Prusse, deux frères au début du 20e siècle. Un père qui perdu une jambe en 1870, fauché par une mitrailleuse française ; une mère, vestige de la haute noblesse qui crache ses poumons en Suisse et laisse ses deux garçons à l’éducation de leur père et de l’école militaire. Autant Ludwig est effronté, Oswald a l’air soumis. 77bebb42-337b-11e4-9e22-5f4ad301a0ebPassé l’adolescence, le premier sera conforme et le second curieux, inventif et passionné, et pas de n’importe qui mais de LA mitrailleuse, la Maxim, amoureux d’une machine qu’il peut monter et remonter les yeux fermés, comme s’il la réinventait à chaque fois en lui donnant de nouvelles capacité jusqu’à réinventer l’histoire et changer le cours de la Grande guerre. Un scénario limpide, très « ligne claire », et un dessin fondé uniquement sur des variations de bleus mènent à une brillante première publication.

On connaissait Gérad Mordillat, le journaliste, le scénariste et l’écrivain de « Des vivants et des morts ». On ne savait pas son amour des cartes postales de la guerre 14, ces cartes fantaisies où l’on voit les poilus accompagnés de jeunes et jolies femmes qui parfois leur donnent un baiser, dans un décor floral rose des plus kitch agrémenté de vers de mirliton. La guerre 14 sera l’apogée des cartes postales. En quatre ans, le courrier envoyé est estimé à six ou sept milliards dont une part non négligeable de cartes postales. Pour Mordillat, c’est une affaire de famille. Son grand-père meurt au combat laissant une veuve et deux enfants. Sa grand-mère, pour gagner quelques sous, pose pour les cartes de postale. « C’est troublant, écrit-il, de parler de ma grand-mère et de n’avoir sous les yeux qu’une pin-up de vingt-cinq ans faisant les yeux doux au premier trouffion venu et tout aussi troublant de voir mon père et mon oncle -antimilitaristes convaincus- jouer les grifetons à l’âge qu’ont aujourd’hui mes petits-enfants ». On les connaît, certes ces cartes mais cela reste une pure merveille. baisers-de-guerre-cartes-postales-de-baisers-edites-en-14-18-9782851072719_0Ces cartes postales sont présentées en regard de photos de destructions et de cadavres. C’est lourd, bateau et cela n’apporte rien comme si on ne pouvait pas parler de la guerre sans obligatoirement parler de ses horreurs. Il y aurait tant de choses à explorer au départ de ces cartes postales, qui parleraient des soldats, des femmes, de la vie et de la guerre.

La nappe blanche : un tout petit livre, une histoire, à peine une nouvelle. Une nappe blanche brodée pour un mariage juste avant la guerre, et qui avec les morts et les vivants, passera de générations en générations. Un joli petit livre de Françoise Legendre. Quinze minutes de gagnées.

Dan Simmons est surtout connu des lecteurs de science-fiction, avec notamment Hypérion. Le grand amant est aux frontières de la réalité en évoquant pendant la bataille de la Somme un des classiques de l’imaginaire prêté aux soldats : l’apparition magique. On connaît bien les Anges de Mons, qui ont sauvé les anglais d’une débâcle annoncée au début de la guerre dans la région de Mons. 49711Avec Le grand amant, publié aux Etats-Unis en 1993 et publié en français par les Editions ActuSF fin 2014, Dan Simmons ouvre le journal d’un poète au cœur d’une des batailles les plus meurtrières de la guerre. Le poète-héros recevra à de nombreuses reprises la visite énigmatique d’une Dame qui ne l’est pas moins, songe-rêve-cauchemar…: « – Vous croyez que je suis la Mort ? Pourquoi pas votre Muse ?; – Vous pouvez être la mort en même temps que ma Muse ». Les descriptions de combats et d’horreurs diverses qualifieraient Ernst Jünger d’enfant de chœur. Dan Simmons parsème son roman de poèmes de soldats anglais qui ont su, et quasiment les seuls, rendre au mieux compte de l’incroyable réalité de cette guerre.

Jaurès avait un fils. Un soldat. Il s’engage à seize ans. Il est tué en 1918, en héros dit-on. Et depuis un siècle, on n’en sait pas beaucoup plus. Dès lors, le lecteur espère beaucoup de ce livre. L’auteur mène l’enquête et nous raconte tant son enquête que l’histoire de Jaurès. Cette méthode de narration mêlée est très difficile à manier. Si on compte de grandes réussites comme le HHhH de Laurent Binet, c’est une exception qui n’est pas celle de ce Jaurès soldat, qui se révèle bien maigre et laborieux d’un bout à l’autre, et dont on a bien du mal à comprendre le projet.

Junker de Simon Spruyt

Junker de Simon Spruyt

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