Jean Hugo et ses dessins de guerre : l’art du détachement

L’exposition des dessins de guerre de Jean Hugo à Montpellier- pierresvives nous donne l’occasion de revenir sur cette personnalité singulière qu’était l’arrière-petit-fils de Victor Hugo.

Jean Hugo, Intérieur d'un bar.

Jean Hugo, Intérieur d’un bar.

Il naît à Paris en 1894. Mobilisé en 1914, il fera toute la guerre. Il est blessé en 15, et retournera par après sur le front, notamment aux Eparges. Il sera affecté aux forces américaines à partir de 1917. Dans Le regard de la mémoire publié chez Actes sud en 1983 peu avant sa mort (1984), il retrace la première partie de sa vie entre les deux guerres mondiales, et raconte ses amitiés avec Radiguet, Max Jacob, Picasso, Darius Milhaud, Paul Morand, Valentine Gross, Georges Auric, et Jacques Maritain qui l’accompagna sur le chemin de la conversion. Sur cinq cents pages denses, il nous livre des propos qui apparaissent souvent anecdotiques : « Le samedi, Max, le cavalier, arrivait, souvent accompagné de Fabret, le mari de Mme Fabre, la célèbre harengère du marché de Nîmes. Fabret apportait des poissons pêchés le matin, les vidait lui-même, leur faisait des entailles sur les flancs avec son couteau, les enduisait d’huile… ». Les émotions ou les préoccupations majeures sont au second plan ou entre les lignes. Il ne parle pas des dessins effectués pendant la guerre, ni de sa peinture. S’il aborde les décors qu’il a réalisés pour Cocteau ou pour le film Jeanne d’Arc de Dreyer, c’est plus pour évoquer ces artistes que son travail. Il ne parle pas ou peu de Valentine Gross qu’il épousa après la guerre. « Jean Hugo, dira Jean Cocteau, a mêlé son calme presque monstrueux au tumulte des entreprises de notre jeunesse.» La plus grande émotion exprimée dans cet ouvrage est produite par la mort soudaine de Radiguet : « L’espoir d’une amitié que je comptais gardé toute ma vie s’écroulait tout à coup. J’étais anéanti. Je voulus aller m’agenouiller dans une église… » (p.227).

Jean Hugo, autoportrait.

Jean Hugo, autoportrait.

Ce qu’il dira de sa guerre de 14 est conforme au personnage qui tient la retenue émotionnelle pour une forme d’élégance, qui parfois peut être surprenante. Ainsi, il arrive sur le front en 1915. Il sait évidemment déjà tout des horreurs de la guerre : « Tout à coup nous atteignîmes le bord du plateau : le champ de bataille apparut devant nous, à nos pieds, vaste abîme de nuit bleue où flambait des incendies, où se croisaient des comètes multicolores. C’était si beau que ma peur s’envola». Cette phrase de Hugo tient sans doute tant à sa distance naturelle qu’à celle des années, puisque ces pages de ses mémoires paraissent à la fin de sa vie. Il évoque la mort, mais quand il le fait c’est l’air de rien, comme un fait qui se produit à côté d’autres : « Nous nous tenions debout dans le terrain bouleversé ; j’avais le pied posé sur quelque chose d’élastique : je regardais par terre ; la chose était vaguement bleue : c’était le dos d’un mort. Le soleil se leva dans un ciel pur… » (p. 60). « Je vis des soldats égorger avec leurs couteaux des Allemands qui sortaient un à un d’un abri, les bras en l’air. Le commandant ne pensait pas à faire cesser ce massacre et je dus lui rappeler l’utilité des prisonniers pour les renseignements. Les chars rentrèrent à l’écurie… » (p. 90). « Je sautais dans la tranchée ennemie presque nivelée par le bombardement. Un Allemand, à la porte de son abri, se trouva au bout de mon fusil ; mais ma baïonnette mal ajustée resta plantée dans un pan de sa tunique comme une banderille ; j’éclatai de rire ; l’Allemand leva les bras » (p. 53).

Jean Hugo, ruines à Cantigny

Jean Hugo, ruines à Cantigny

Sa distance quand elle devient ironie peut être drôle et décapante. Après sa blessure, en 1915, une visite est organisée avec les convalescents à l’atelier de Rodin situé en face de l’hôpital. « Il nous fit un petit cours d’histoire de l’art : – Il y a le douzième siècle ; le treizième ; puis le quatorzième ; et puis le quinzième ; et puis alors il y a le seizième, le dix-septième ; et puis le dix-huitième…Il se tut, et son regard se posa sur son œuvre » (p. 34).   Ses dessins de guerre sont à ranger dans la catégorie de ces peintres-soldats qui n’ont pas peint l’horreur qu’ils voyaient. C’est le cantonnement et l’attente : le portrait de soldats, debout, assis, à une table ; l’orchestre militaire ; des vues de Beauvais ; l’intérieur d’un bar; des prostituées ; un sergent ; un lieutenant ; la cathédrale de Toul ; des paysages ; des natures mortes ; des études de personnages. Le seul lien avec les combats est constitué par de petits dessins de maison en ruines. Jean Hugo est l’exemple type, quasi caricatural, du soldat qui avec des mots va décrire les horreurs de la guerre, et avec son crayon restera dans l’anecdotique. Peut-on dire que « Hugo n’était pas ébranlé par ce qu’il voyait[1]» ? On ne peut assimiler la distance à l’absence d’émotions. Dans sa vie, qui fut sans doute son œuvre principale, Jean Hugo pratiqua de manière constante l’art léger du détachement.

Jean Hugo, prostituées dans un bordel de Beauvais

Jean Hugo, prostituées dans un bordel de Beauvais

Jean Hugo, un peintre dans la guerre Exposition 09/04/2015 au 25/07/2015 Montpellier – pierresvives   [1] R. Wattenmaker, in Jean Hugo, Dessins des années de guerre, Actes Sud, 1994

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