L’anneau et le musée, de l’émotion au pédagogique, les nouveaux lieux « 14-18 » dans le Nord

Le Nord-Pas-de-Calais s’est enrichi, en 2015, de deux nouveaux lieux de mémoire de la grande guerre : l’anneau de la mémoire de Notre-Dame-de Lorette et le musée « Lens 14-18 » situé à Souchez non loin de l’anneau. Fidèles à une tradition née de la guerre, ces lieux de mémoires sont également des lieux de tourisme. Le Nord a connu, au XXe siècle, un développement industriel impressionnant avec encore près de 200.000 mineurs en 1960, avant de connaître un effondrement spectaculaire.

Lens'14-18 à Souchez

Lens’14-18 à Souchez

La reconversion prendra sans doute encore quelques décennies. L’investissement culturel et touristique est une des pistes, insuffisante sans doute mais forte et visible avec notamment une offre muséale qui n’a cessé de s’accroître ces vingt dernières années. Pour le tourisme de guerre, l’exemple du voisin belge est tentant. Dans les Flandres belges, le tourisme de guerre a pour objectif de faire connaître la Région dans le monde entier, intention exprimée par la Région flamande à l’aube du centenaire, alliant un objectif économique à une volonté identitaire. Cette dernière n’est sans doute pas aussi forte dans le Nord que l’utilisation de la mémoire de guerre comme un levier de développement économique.

Anneau de la mémoire, Notre-Dame-De-Lorette

Anneau de la mémoire, Notre-Dame-De-Lorette

L’idée d’un anneau portant les noms de 580.000 soldats de toutes les nationalités morts dans la région est d’une intensité extraordinaire. Idée simple et magique exprimant la brutalité de masse, une violence dont la force dépasse largement la pure addition de tous les morts.

Mémorial Canadien,Vimy

Mémorial Canadien,Vimy

Après la grandiloquence des monuments comme Verdun, Thiepval ou l’incroyable Vimy, l’anneau exprime un retour vers les hommes, leur identité, une dimension personnelle, comme si on passait de la flamboyance du gothique à la sobriété du roman, de l’appel aux cieux au sort des humains.

Le « Lens’ 14-18 » est un ensemble de cubes ou blocs géométriques posés dans un champ à un peu moins de deux kilomètres de l’anneau de Lorette. Le visiteur passe de chapelle en chapelle pour reprendre la terminologie un peu curieuse mais officielle. Extérieure et intérieure, la couleur est au noir, sans que cela ne soit trop pesant. Toute la guerre est expliquée dans un mélange chronologique et thématique, avec la région comme point focal. Ne pouvant rivaliser avec des musées qui possèdent de belles collections d’objets, l’effort a été mis sur l’iconographie riche, abondante et mise en valeur de manière très adéquate. En particulier, la mort est montrée sans tabou ni voyeurisme. La mort, dans son expression violente, ainsi que la souffrance et la douleur ont toujours été difficilement représentées depuis les peintres de la guerre ’14 (voir divers billets sur ce blog) jusqu’aux expositions actuelles. Ainsi au musée de Meaux, elles se retrouvent dans une petite pièce tout au fond calées dans deux vitrines. A Souchez, la mort est présente, simplement, sans fard parce qu’elle est un élément essentiel de la guerre, une évidence qu’il est bon de rappeler.

Les explications, en quatre langues, sont d’une grande lisibilité, empreintes d’un souci pédagogique constant. Nul doute que le musée ravira tous ceux qui cherchent une compréhension et une vision globales du conflit. A cet égard, le musée est sans conteste une réussite. Il laissera sans doute sur leur faim ceux qui aspirent à une approche plus originale et novatrice, et se contenteraient de moins de pédagogique pour plus d’émotion.

Lens'14-18, Souchez

Lens’14-18, Souchez

Dans son intéressant article sur le musée publié sur le site de l’Observatoire du centenaire (Un siècle après les offensives d’Artois (1915). Un musée public 14-18 pour le Nord-Pas-de-Calais, septembre 2015), Nicolas Offenstadt relève que « les architectes respectifs de l’Anneau (Philippe Prost) et du Centre (Pierre-Louis Faloci), regrettent que le chemin et le terrain qui séparent les deux œuvres ne soient pas aménagés de manière à valoriser l’ensemble ». Tout d’abord, le Centre est très mal indiqué. Il faut être un spécialiste pour comprendre, sur un des rares panneaux d’indication, que le « Centre d’histoire guerre et paix » est un musée sur la guerre 14-18. La question de l’appellation est, sinon révélatrice, du moins problématique. A défaut d’unicité, on parle « de Lens’ 14-18 », du « Centre d’histoire guerre et paix », « du musée de Souchez », du « musée sur la grande guerre en Nord-Pas-De-Calais »… A Notre-Dame-de-Lorette, on ne trouve aucune trace d’indication du Centre. Je suppose que dans l’avenir une meilleure information du public verra le jour.

Plus fondamentalement, on peut regretter l’absence de liens conceptuels entre ces lieux. Si le Centre avait été implanté à proximité de l’anneau de Lorette, on aurait pu rêver d’une architecture qui s’inspire de l’environnement et puisse rebondir tant sur le vaste cimetière et son église byzantine que sur l’anneau, jouer sur les formes et les époques, entrer en résonances avec les forces et les désastres de la terre. Aujourd’hui, les formes géométriques du Centre ont l’air un peu abandonnées dans la prairie et souffrent de la comparaison avec celles du Louvre-Lens. On aurait pu également rêver d’une scénographie en lien avec l’anneau, de l’histoire de masse et des histoires individuelles, une scénographie moins classique qui, à l’image du Flanders Fields museum d’Ypres, s’appuie sur l’intensité du lieu et s’inscrit pleinement dans ce que peut être un musée : raconter une histoire et partager une émotion.

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