Christophe Boltanski et les poilus muets. La gloire de Nungesser

Christophe Boltanski

Christophe Boltanski

De multiples raisons justifient la lecture de La cache, le premier roman de Christophe Boltanski (Stock 2015). L’équation en B, pour être simple voire simpliste, reste la plus efficace : Bonne histoire + Bonne écriture = Bonne lecture. Le mieux est encore d’en lire quelques lignes. La Cache est l’histoire de la famille Boltanski, pas tant ceux qui sont connus comme Christian l’oncle plasticien ou Luc le père sociologue, mais des ancêtres de l’écrivain, venus d’Odessa vers la fin du 19e siècle, avec une des premières vagues d’immigration vers l’Europe, celle de juifs fuyants les pogroms tsaristes. Le grand-père, avant d’échapper aux nazis par un subterfuge qui donne le nom au roman, avait au cours de la Grande Guerre combattu deux ans, dans la Somme et au Chemin des Dames : « Une telle expérience traumatique n’était pas communicable. Dans Œuvres III, Walter Benjamin fait remonter la disparition du conteur au premier conflit mondial. Car, explique-t-il, c’est la mort qui transforme la vie en récit. Elle seule fait défiler une existence en une série d’images hétéroclites et les ordonne en quelque chose qui ressemble à un destin. Pas d’épopée, pas de chanson de geste sans un trépas exemplaire. Mais lorsqu’elle est rendue anonyme, et ramenée à une simple opération mécanique, la mort ne peut plus exercer son rôle de sanction ni, donc, générer la matière dont sont faites les histoires. Les soldats de Quatorze, célébrés en tant qu’inconnus parce qu’ils ont été réduits à du matériel humain jugé abondant et de interchangeables, sont revenus muets du champ de bataille. Lui comme les autres. Son registre de matricule, conservé aux archives de la Ville de Paris, signale une croix de guerre en date du 1er août 1917. Cette médaille-là n’a jamais trainé sur la cheminée du bureau » (p.106).Nungeser couvert album

Une majorité des soldats est sortie de la tranchée pour se faire abattre aussitôt, une mort sans combattre et sans gloire. Il existe peu de figure de héros parmi les fantassins. Les héros de la guerre, ce sont les aviateurs, le Baron rouge, Nungesser, Fonck, Guynemer, Coppens…Tous les jours ils côtoyaient la mort, à croire qu’ils l’avaient apprivoisée. Dix, vingt, quarante, cinquante victoires et ils sont toujours dans le ciel à tournoyer autour d’elle, à la narguer. A force, ils ont des éclats d’obus et des brulures un peu partout, et sitôt descendus de l’avion ils doivent s’appuyer sur une béquille, mais ils restent flamboyants, font la une de tous les journaux, en Allemagne ou en France, avec leur sourire carnassier et séducteur. Leur mort en pleine guerre, comme pour Guynemer ou le Baron rouge, est vécu comme un drame national. Ce sont les rares soldats dont le nom s’affiche encore aujourd’hui, dans les rues, les places, les écoles. Comme tous les soldats, ils étaient « interchangeables » et « abondants », mais à la différence des fantassins, ils ont livré un vrai combat avec la mort. L’injustice de l’histoire veut que ce combat connaisse la renommée et retienne les noms, alors que tous les autres restent à tout jamais méconnus, même de Dieu.

Il n’est dès lors pas étonnant que l’épopée de Nungesser fasse l’objet d’une nouvelle biographie dessinée (Nungesser, Fred Bernard et Aseyn, Casterman, 2015). Le contenu reste très classique et proche des « histoires de l’Oncle Paul » ou des hagiographies de Jijé (Don Bosco ou Charles De Foucauld). La narratrice est la maîtresse de l’aviateur. On ne sait le rôle réel qu’elle a pu avoir dans la vie de Nungesser, mais son récit tout en empathie nous montre un homme fou de la vie, des femmes, des avions et de la vitesse. L’intérêt vient surtout du dessin qui rompt avec le style réaliste dont on fait les héros. Le dessin est un crayonné broussailleux comme on pourrait qualifier le charme d’une chevelure, qui donne du relief aux côtés humains de celui qui désormais et pour toujours est un surhomme.

Extrait de Nungesser, Fred Bernard-Aseyn

Extrait de Nungesser, Fred Bernard-Aseyn

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