Erwin Mortier, la guerre et la mémoire des corps

Le sommeil des Dieux, paru en 2010, était non seulement une grande fiction sur la guerre mais surtout un beau roman. Il racontait la fin d’Ypres, d’une époque, d’une classe sociale. Après Psaumes balbutiés (2013), magnifiques mots sur sa mère atteint d’Alzheimer, l’auteur gantois retourne à la guerre avec Miroitements (Fayard, 2015), une longue lettre écrite par le frère de la narratrice du Sommeil des Dieux à son amant Matthew, également mari de sa sœur.Mortier photo livre

Le corps est tout entier « mémoires », et c’est au bord et au cœur du corps de ses amants qu’il les écrit. Ils sont cinq, des Flandres au Japon, de deux lieux de la barbarie guerrière. Matthew, rencontré à l’hôpital militaire; Pierre, resté avec lui après les combats et qui deviendra son domestique; Heinz, le juif allemand de Berlin durant la montée du nazisme; Paul, le peintre aimé à Londres sous les bombes allemandes; Noburu, devenu aveugle en 1945 durant les bombardements américains.

Erwin Mortier

Erwin Mortier

Ils sont cinq comme autant de pistes qui cherchent ce qui peut encore rester de vie. Il y a des hommes qui s’appellent Madeleine.

« Si j’avais une adresse, je lui écrirais que finalement les morts ne sont que les morts. Ils gravitent comme un firmament au-dessous de nos vies et nous sommes ceux qui lisent, ou non, des messages magiques dans leurs constellations. La plupart planent, noirs et froids, dans un espace trop vide et trop grand pour éveiller des échos. Plus personne ne les connaît. D’autres s’éclairent parfois faiblement, un bref instant, lorsque le soleil d’un souvenir effleure leur surface » (p.119).

Il évoque sa famille, sa sœur, ses parents, son cousin qui fut son amant comme son beau-frère l’a été. Les choses se passent en famille, famille dont on ne quitte jamais le berceau, qui sortira profondément ébranlée de la première guerre mondiale.

Il évoque les corps, qui bougent, sentent, frémissent, qui sont les derniers lieux d’intensité de la vie et de la vérité.

Gino Severini, Canon en action, 1915

Gino Severini, Canon en action, 1915

« Ensuite le matelas qui cède sous ton poids lorsque tu t’assieds au bord du lit et hisses tes jambes sur la couverture avant de poser ta poitrine et ton ventre contre mon dos, de tirer ma chemise de mon pantalon et de laisser courir une main sur mes vertèbres. Nous ne prononçons pas un mot. Les amants qui parlent en faisant l’amour sont comme les gens qui veulent absolument sourire quand on les photographie » (p. 70).

Les corps sont évidemment aussi ceux que la guerre a brisés, auxquels le narrateur revient sans cesse, non pour organiser des liens entre les corps aimés et les corps meurtris, mais parce que ces corps sont pour lui la source, désormais unique, de toute réflexion sur sa vie.

« Je ne lui ai pas parlé des quartiers de viande carbonisée, des corps en croûte calcinée de peau pissant le sang et le pus, des momies dégoulinantes dans la benne où régnait le silence ou d’où montait tantôt un gémissement étouffé, tantôt un simple pépiement d’air dans des poumons bousillés. Je souriais et poussais mon menton dans ses boucles.

Je ne lui ai pas dit qu’il y avait longtemps que je ne savais plus ce qu’était l’âme, la mienne en tout cas. Ni que je trouvais tout aussi confuses ces choses comme le progrès, l’universel, l’amour, l’économie. Combien de ces termes creux nous ramèneraient, si nous pouvions suivre leurs traces, à notre corporalité la plus nue ?

Les mots que nos ancêtres nous ont légués ne s’adaptent jamais à nos membres, ils sont toujours trop larges ou trop justes, trop froids ou trop durs. Nous affûtons leurs burins, nous donnons d’autres formes à leurs fibules. Nous conjuguons, déclinons, et tout ce bidouillage, ce bricolage acharné, porte le nom de civilisation, avec tous le ravissement et l’oppression de celle-ci » (p.168).

Le narrateur passe de la guerre des tranchées au corps de ses amants, non sans états d’âme, mais sans transition. Il perçoit le cynisme de cette attitude et s’en défend : « La période entre la première guerre et la suivante, je l’ai vécue comme la plus poétique de ma vie. Je peux tout aussi peu nier l’immoralité de cette observation que sa véracité » (p.48).

Max Beckman, The Night, 1918-1919.

Max Beckman, The Night, 1918-1919.

Miroitements est d’abord une histoire de mots. Le livre est porté et emporté par une langue éblouissante qui parvient sur un sujet, déjà fort empli, à partager des émotions, des sensualités et des réflexions sur la manière de sortir de la guerre, d’être en vie et à quoi cela sert.

Une écriture douce et forte, qui, de temps en temps, ne renonce pas à une formule bien tournée : même dans les étreintes les plus intimes, le bien-aimé est comme un mot qui nous reste toujours sur le bout de la langue.

 

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