Carlo Salsa, révolte dans les Tranchées

Le journaliste et écrivain Carlo Salsa (1893-1962) a combattu près de deux ans sur le front italien (en 1915 et 16), dans des conditions effroyables, non seulement à cause du froid, de la boue et des montagnes, mais surtout du commandement italien qu’il accuse d’avoir mené les hommes au désastre.

Carlo Salsa dans une tranchée

Carlo Salsa dans une tranchée

« Mourir, ce n’est pas mourir qui compte, on sait bien qu’un jour ou l’autre faudra y passer, non ? Mais ce qui nous décourage, ce qui nous démoralise et nous déprime c’est de voir les hommes mourir comme ça, inutilement, sans but. Oh, on ne meurt pas pour la patrie comme ça. On meurt à cause de la stupidité des ordres donnés et à cause de la lâcheté de certains commandants. Et ce qui est arrivé dans mon régiment, pour moi, s’est produit pour tous de la même façon, tout le monde raconte les mêmes choses ; et quand on pourra le faire probablement, personne ne sera plus là pour les raconter ».

Tranchée, inédit en français dans une traduction de Stéphanie Laporte qui signe également la préface (Les belles lettres, 2015), paraît en Italie en 1924, sans connaître un grand succès. Mussolini assoit son fascisme, en partie sur les victoires de 1918 et ne tolère guère les voix discordantes. Ce n’est qu’après le fascisme et la deuxième guerre mondiale « que l’Italie découvrira et redécouvrira une parole de poilu affranchie des fanfares patriotiques » (préface). L’extraordinaire ouvrage d’Emilio Lussu Les hommes contre est écrit à la fin des années trente, et paraît en Italie après la guerre.

Carlo Salsa

Carlo Salsa

Le récit de Salsa, s’il n’a pas la même force que celui de Lussu, ne manque pas d’intérêt par la manière, souvent crue et directe, de rendre compte de ces combats terrifiants.

« Nos tranchées, comme toutes celles que nous avons connues jusqu’ici, sont creusées en contrebas des tranchées ennemies qui les surplombent et les compriment. Elles sont harcelées et ravagées nuit et jour par les attaques, aisément conduites depuis les hauteurs, que nous sommes contraints de subir impuissants. L’intervention de l’artillerie, qui pourrait nous assister et nous protéger, est entravée par la bureaucratie de commandements engourdis de préceptes et de règlements irrévocables, appliqués avec la plus grand rigidité et sans la moindre once de bon sens ».

Le guerrier est dans une colère permanente, attitude qui ne se rencontre pas très souvent à cette époque. Sa cible principale se concentre sur le commandement et les embusqués.

« On a fait fusiller Mele, un volontaire de guerre qui s’était proposé dix fois pour aller placer des tubes sous les rouleaux de barbelés du San Michel. Il avait sa fiancée chez lui, et jamais il n’avait obtenu de permission. Alors, comme il était de service au bureau de compagnie, il s’est signé lui-même un laissez-passer pour l’hôpital et il est allé se promener dix jours à Milan. A son retour, s’il m’avait présenté son document et que j’avais découvert l’astuce, j’aurais réglé l’affaire avec une bonne paire de claques. Mais il est tombé entre les griffes d’un officier de carrière et il a été fusillé comme déserteur, alors que les autres déserteurs, ceux qui désertent en se faisant embusquer, prospèrent ».

L'incroyable monument et ossuaire du monte Grappa, à la gloire des soldats et...de Mussolini.

L’incroyable monument et ossuaire du monte Grappa dans le Veneto, à la gloire des soldats et…de Mussolini.

Carlo Salsa raconte également ses seize mois de captivité. Le sort des quelque cent mille prisonniers italiens fut des plus dramatiques. Les autorités italiennes ont été accusées de les avoir laissés mourir de faim afin de décourager toute désertion, empêchant les convois de nourriture d’arriver dans les camps.

« Au camp de la troupe, voisin du nôtre, quinze mille soldats sont concentrés : il en meurt environ soixante-dix par jour, de faim. Ils s’écroulent d’épuisement, tandis qu’ils attendent, alignés, la distribution du repas, ou bien ils sont retrouvés froids, au matin, comme des cadavres raidis par le gel. Souvent des morts ne sont pas dénoncés tout de suite : pour pouvoir profiter de leur portion de nourriture, les camarades les dissimulent, cachés sous leur paillasse, jusqu’à ce que le processus de décomposition rende leur présence insupportable ».photo du livre

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