Ce grand-père, mon héros

photo du livreStefan Hertmans, Guerre et Térébenthine, Gallimard, 2015.

Les Flamands sont en verve. Ce n’est pas une surprise. On a évoqué ici récemment le film de Jan Bultheel « Cafard » sur l’épopée des automitrailleuses belges pendant la guerre 14, et le beau livre d’Erwin Mortier « Miroitements ». Avec Guerre et Térébenthine, Stefan Hertmans part à la recherche de son grand-père, ouvrier/soldat/peintre et nous livre un formidable récit qui s’est déjà écoulé à plus de 200.000 exemplaires en Flandres et aux Pays-Bas, avec prix littéraires à la clé. Il est traduit dans plus de dix pays, et vient de paraître en français dans une traduction d’Isabelle Rosselin chez Gallimard.

Stefan Hertmans a connu son grand-père, en a gardé des souvenirs et des émotions de celui qui tenait Ensor pour un peintre du dimanche (un klakpotter) et qui devant « le célèbre bœuf écorché peint par Rembrandt avait dit : c’est si bien peint qu’on sent la puanteur du marché aux bestiaux ».

Rembrandt, Boeuf écorché

Rembrandt, Boeuf écorché

Son grand-père Urbain Martien a peint, mais il a aussi écrit, beaucoup, plus de 600 pages sur de petits carnets. Il raconte son enfance, sa vie à Gand, sa famille puis la guerre jusqu’en 1919. Il commence à écrire ses mémoires à plus 70 ans et les termine à près de 90 ans, en 1981, année où il les transmet à son petit-fils. Le romancier (et l’auteur d’essais, sur Jan Fabre notamment) mettra trente ans pour les ouvrir et, transformés par son écriture, se les accrocher comme une décoration, car il a bien mérité de son grand-père : « Lorsque j’avais douze ans, raconte-t-il au Soir du 15 octobre 2015, il m’a donné sa montre, qui m’a glissé des mains et s’est brisée. Une montre à laquelle je le comprendrai avec douleur plus tard il tenait énormément : c’était le seul bien familial à avoir échappé aux mises en gage répétées et sue sa mère lui avait confié à la mort de son père. Cette montre pour un écrivain c’est de l’or : en la laissant tomber j’ai laissé tomber le temps de mon grand-père. C’est l’allégorie centrale du livre : on perd toujours le temps des autres, de ses mains. Aujourd’hui, quand je brandis le livre devant mes lecteurs je leur dis : voilà la montre réparée ».

Front de l'yser

Front de l’Yser

C’est un portrait de son grand-père, à partir de souvenirs qui sont autant d’émotions, de celles qui structurent la vie, lui donnent un sens, comme celle de la montre brisée qui est l’émotion génitrice du livre. Il part de son grand-père et remonte vers le présent pour réinterroger aujourd’hui des lieux ou des événements vécus par son aïeul, comme l’endroit où il avait vu s’écraser son aviateur-héros Daniel Kinet en 1910 lors d’une démonstration à Gand, ou le lieu où il était avec ses soldats le long de l’Yser. L’auteur se promène, se balade, cherche, hume dans ces lieux d’autrefois. Il réapproprie son présent, lui donne de nouveaux sens à partir de son grand-père. Les yeux qui regardent Gand et les lieux de combat sur l’Yser ne seront plus jamais les mêmes.

Stefan Hertmans

Stefan Hertmans

La première partie est la plus originale quand il raconte la vie ouvrière à Gand au tournant du 19ème siècle. Là où Tom Lanoye dans Le silence de ma mère était très breughélien, avec une pointe de Pagnol, dans la description de son village de Saint-Nicolas, Stefan Hertmans est dans l’expressionnisme avec quelques passages d’une force inouïe comme le récit de ce jeune fondeur qui tombe la tête la première dans le four ou la visite d’Urbain enfant à son cousin qui travaille dans une usine de fabrication de gélatine, bâtiment qui s’ouvre sur une cour jonchée de têtes vaches ou de moutons : « des têtes aux grands yeux exténués, des yeux sanglants, rouge grenat, fixant le vide, des yeux enfoncés, des regards morts, des pupilles aveugles où grouillaient les asticots ». Le cousin explique ce que l’on fait de la gélatine : « Il y en a dans les bonbons que vous sucez avec délectation comme si ça vous tombait du ciel, vous en avez dans la confiture que vous prépare votre mère, vous en tartinez sur votre pain et vous n’en savez rien. Vous êtes remplis de tout ce qui pisse et suinte de ces têtes-là. Vous êtes remplis de cette saloperie mais vous ne le savez pas, parce qu’on peut retirer l’odeur et filtrer et désinfecter la pourriture jusqu’à ce que vous ne sachiez plus que c’est la mort que vous sucez avec vos petites bouches réjouies ».

Bastien, Ypres 1915

Bastien, Ypres 1915

Après avoir travaillé adolescent dans une fonderie, Urbain doit choisir un métier. Quand on est pauvre, dit un prêtre, il n’y a que deux voies pour se libérer de l’esclavage : soldat ou prêtre. Ce sera soldat, l’école militaire où il restera quatre ans, puis, après un bref répit, la Grande Guerre l’attend de pied ferme. Ici aussi, quelques pages magnifiques, surtout celles consacrées à la guerre de mouvements, d’août à octobre 1914, quand les troupes belges venant de Flandre traversent la Belgique à pied pour se retrouver face aux Allemands dans des circonstances hallucinantes. Si le narrateur/auteur racontait la première partie, c’est Urbain qui prend la parole pour raconter sa guerre. Mais quel Urbain ? Certes celui des carnets, mais de carnets coupés, repris, réécrits sans doute par l’auteur. On ne le sait pas et c’est dommage car à part quelques brefs extraits, on ignore tout du travail d’écriture du grand-père et du travail de réécriture du petit-fils. Comme l’auteur a recherché les lieux de vie de son aïeul, on aurait aimé qu’il poursuive son portrait avec son écriture.

A plusieurs reprises on se demande qui écrit. Ainsi, il raconte comment il a tué des soldats allemands. Or, dans les récits de soldats, ces épisodes sont rares. Etaient-ils dans les cahiers du grand-père ?

L’auteur ne s’attarde pas sur les rapports de la peinture et de la guerre. Sans doute que les carnets en parlent peu. Néanmoins, dans la troisième partie quand l’auteur redevient narrateur pour évoquer brièvement la période d’après-guerre, il écrit parlant de son grand-père que : « Jamais il n’a peint la moindre scène de guerre. Jamais il ne lui est venu à l’esprit de dessiner un de ses souvenirs de guerre et, dans ce que j’ai trouvé après sa mort, il n’y avait plus aucune trace des portraits au fusain de ses camarades, dont il parle dans ses mémoires ». Justement, dans ses mémoires ou du moins quand il parle à la première personne pour évoquer la guerre, il dit quelque peu le contraire. Après des premiers jours de guerre éreintants et de durs combats, il écrit : « La gorge serrée, je m’assis contre un tronc d’arbre et dessinai le paysage ravagé, les ruines, les cratères formés par les bombes, les corps, les souches d’arbres pulvérisées, le cheval mort que je vis suspendu à un orme brisé, tout droit, la tête ensanglantée à moitié arrachée, horriblement tordue, formant un contraste saisissant avec, dans l’arrière-plan, le ciel frais du matin, les pattes entremêlées comme des branches dans les restes de l’arbre ». Ce serait intéressant de savoir si son grand-père a écrit ce passage, car des croquis de cette nature sont exceptionnels, comme on l’a déjà évoqué ici dans de nombreux billets. La plupart des peintres soldats, après les combats, dessinaient plutôt leurs copains fumant la pipe que les atrocités qu’ils venaient de vivre.

Berlinde De Bruyckere, Groupe de chevaux, In Flanders Fields, 2O00.

Berlinde De Bruyckere, Groupe de chevaux, In Flanders Fields, 2000.

Quant au cheval éclaté dans les arbres, il fait d’abord penser à celui que la plasticienne flamande Berlinde De Bruyckere avait réalisé pour le musée d’Ypres In Flanders Fields.

Urbain Martien est un héros, blessé et décoré à de nombreuses reprises, félicité par la Reine elle-même. Urbain est certes un héros, mais c’est un soldat flamand. Le respect n’était pas la première vertu du commandement vis-à-vis des soldats, qui plus est lorsqu’ils étaient flamands de la part d’autorités pour la plupart francophones : « Le mépris des officiers francophones, l’humiliation publique et le traitement désavantageux dont font l’objet les soldats flamands sont d’autant plus insupportables que le sacrifice de vies humaines prend de l’ampleur. Le comportement des officiers contraste fortement avec la manière dont les Wallons ordinaires nous témoignent leur amitié, et se montrent la plupart du temps solidaires : de la chair à canon, voilà ce que nous sommes tous ».

Eric Kennington, The Conquerors, 1920

Eric Kennington, The Conquerors, 1920

Le livre est agrémenté de quelques photos comme c’est un peu la mode aujourd’hui pour des récits proches du réel. C’est une approche qui ne me paraît pas indispensable, mais néanmoins intéressante, particulièrement pour un peintre, bien qu’il y ait très peu de reproductions de ses tableaux. Visiblement, l’auteur ou l’éditeur ne souhaitait pas faire un cahier central avec les photos sur du bon papier, cela faisait sans doute trop biographies classiques/un peu ringard, mais ne savait pas non plus trop bien quoi en faire. Les photos sont placées sans beaucoup de souci graphique, en noir et blanc ce qui est dommage pour les tableaux (mais aurait sans doute nécessité un autre papier), sont sans légende et sans indication du photographe comme si on ne voulait pas leur donner le statut de photos. Le livre n’aurait pas eu à rougir d’un beau cahier central avec des photos en couleur bien mises en page sur du bon papier. C’est un détail.

Après la guerre, Urbain va travailler aux chemins de fer. Il sera mis à la retraire assez jeune en raison de troubles psychiques. Stefan Hertmans signale un séjour à l’hôpital psychiatrique après la deuxième guerre. Il n’en dira pas plus. Ici aussi, on aurait aimé en savoir plus, ou du moins les raisons avancées du voile pudique sur la santé mentale du grand-père. L’après-guerre est également marqué par un grand amour trop tôt disparu et dont il restera à jamais nostalgique, « son secret » comme dit l’auteur (mais la vie et les romans sont emplis de ces grands amours dont la caractéristique principale est n’avoir pas ou peu été vécus).

Paul Nasch, The Ypres salient at night, 1918

Paul Nasch, The Ypres salient at night, 1918

Si on se permet un regard sur cette vie, on voit une enfance et une adolescence marquées par la pauvreté et la dureté des conditions de vie, un âge adulte aux côtés d’une femme sans doute attentionnée mais qui ne pouvait remplacer l’aimée, et entre les deux des années où la vie a été d’une rare intensité parce que toutes les émotions étaient au firmament.

Plus que Tom Lanoye ou Erwin Mortier, c’est Jean Rouaud et Les champs d’honneur qui assurent le lien. Le Français et le Flamand partent d’aujourd’hui à la rencontre du passé et des ancêtres pour leur donner chair (de leur peau…) mais aussi pour se redécouvrir au travers de ces relations qu’ils renouent.

Présentation du livre à Bruxelles: 20 octobre, 20:00h , Flagey, entretien avec Béatrice Delvaux, Le Soir
Paris: 4 novembre, entretien avec Philippe Claudel, Maison de la Poésie
Stefan Hertmans à la librairie Papyrus: Le 29 octobre à 19h30, Namur
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