Edith Cavell, la martyre et son réseau

Cellule d'Edith Cavell à la prison de Saint-Gilles

Cellule d’Edith Cavell à la prison de Saint-Gilles, Bruxelles

C’est une figure, une icône, une héroïne, une infirmière frappée à mort par la barbarie allemande. Son nom a fait le tour du monde. Il est une rue, un parc, une avenue, un hôpital, une école, un monument, un pont, une montagne, une rose, en France, en Australie, en Argentine, en Belgique, aux Etats-Unis, en Afrique du sud, à l’île Maurice, en Nouvelle-Zélande, au Portugal. Le 19 décembre 1915, en mémoire de l’infirmière une petite fille est prénommée Edith : elle sera Piaf. image livre cavellLe 12 octobre 2015, la princesse Anne d’Angleterre et la princesse Astrid de Belgique dévoilent un buste d’Edith Cavell dans le parc Montjoie à Bruxelles (Uccle). Le même jour une cérémonie solennelle a lieu au Sénat de Belgique, là où l’infirmière-résistante a été jugée et condamnée à mort. On ne compte plus les films ou les livres qui retracent son histoire.

Inauguration du buste d'Edith Cavell, au parc Montjoie à Bruxelles, le 12 octobre 2015

Inauguration du buste d’Edith Cavell, au parc Montjoie à Bruxelles, le 12 octobre 2015

Dès son exécution, le 12 octobre 1915, le mouvement d’empathie est lancé et va prendre une ampleur considérable. Cavell est l’exemple-type tant du sacrifice pour la patrie que de la barbarie allemande, censé galvanisé le peuple et les soldats.

Le livre d’Emmanuel Debruyne s’attache moins à la personne de Cavell qu’à son réseau d’environ 180 personnes, qui n’a jamais porté son nom et est appelé ainsi aujourd’hui par la notoriété de l’infirmière. On suit la constitution du réseau depuis le mois d’août 1914 jusqu’à l’arrestation de ses membres en août 1915. L’histoire est racontée quasiment heure par heure, avec les premiers soldats anglais perdus dans la bataille de Mons, qui se cachent dans la forêt et sont secourus par des villageois qui organisent leur exfiltration vers la Hollande en passant par Bruxelles. Il faut des bonnes volontés, des débrouillards, de l’argent, des gens qui parlent anglais, voilà les bases d’un réseau très éclectique qui rassemble des nobles, des ouvriers, des professions libérales, des enseignants, des ruraux et des urbains, des patriotes convaincus, des petits bandits. C’est un ensemble hétéroclite que les circonstances vont faire travailler de concert, pour faire passer des hommes et des renseignements militaires, du courrier et des journaux clandestins. Puis vient la chute, rapide et brutale pour des raisons encore peu claires. En quelques jours, les responsables sont arrêtés, Baucq, Cavell, Thuliez, de Bellville, Bodart, Libiez, et conduits à la prison de Saint-Gilles.

Edith Cavell lors de son procès en octobre 2015

Edith Cavell lors de son procès en octobre 1915

Cavell, une donneuse ?

Cavell a parlé, elle a donné des noms, c’est établi. Philippe Baucq, arrêté avec elle, a toujours nié les accusations portées contre lui. Dans son carnet, publié par la Revue des Deux Mondes en juin 1923 et accessible sur leur site, il note que l’attitude de Cavell a été pour lui comme « un coup de massue ». Pourquoi Cavell révèle les noms d’une grande partie des membres du réseau ? On ne le sait pas exactement, et toutes les supputations sont permises : naïveté, pression, stratégie ? L’image de l’icône aurait pu être entachée par ces aveux. Or, il n’en a rien été. Il eût été intéressant de faire l’histoire de la manière dont cette attitude a été masquée ou excusée. Les carnets de Philippe Baucq ont été, un temps, expurgé de sa colère contre Cavell. Sa notice de Wikipedia n’en parle pas. Aujourd’hui, sur le site d’une association qui lui est vouée, on peut lire dans la chronologie de sa biographie que jeune « Edith ne pourrait jamais dire un mensonge », come si on voulait préparer le lecteur à ses aveux. Pour ceux-ci, il est indiqué que « Après l’interrogatoire de 72 heures, Edith est amenée à faire une confession. Les interrogateurs lui disent qu’ils ont déjà les informations dont ils ont besoin et qu’elle peut sauver ses amis, si elle fait des aveux complets. Edith les croit » (www.edith-cavell-belgium.eu). L’honneur est sauf.

Plaque en souvenir des fusillés au Tir National pendant la première guerre.

Plaque en souvenir des fusillés au Tir National pendant la première guerre.

Le procès des membres du réseau a lieu au Sénat, et est bouclé en deux jours. La défense est assurée par quelques ténors du barreau de Bruxelles comme Sadi Kirschen ou Alexandre Braun, père du poète et avocat Thomas Braun. Le 11 octobre 1915, cinq condamnations à mort sont prononcées, mais seuls Edith Cavell et Philippe Baucq seront exécutés. Très tôt le 12 octobre, ils sont sortis de leur cellule et conduits au Tir National. Le médecin allemand qui supervise l’exécution est Gottfried Benn, qui deviendra un des poètes allemands importants du 20e siècle et qui est le personnage central du roman de Pierre Mertens Les éblouissements, prix Médicis en 1987.

Dans un deuxième temps, qui n’est pas moins intéressant, l’auteur retrace les trajectoires d’après-guerre des membres survivants du réseau et de la mémoire de ceux qui ont été exécutés. Si l’héroïne négative de la guerre 14 est Mata-Hari, Edith Cavell représente le versant positif, la vertu outragée, le courage démesuré et l’abnégation absolue. Depuis de nombreuses années, l’oubli fait son œuvre, et l’auteur pense que sa mémoire, à l’exception de groupes assez restreints, continuera de s’estomper. Même si le centenaire de la première guerre mondiale est célébré, ici ou là en grandes pompes, il y a fort à parier qu’il constitue un dernier tour de piste, et que, comme Cavell, elle sera remisée dans les grandes armoires de l’histoire.

Le livre d’Emmanuel Debruyne est passionnant d’un bout à l’autre, d’autant qu’il se lit comme un roman. Son plus grand mérite est d’être un livre d’histoire qui fait aimer l’histoire.

Emmanuel Debruyne, Le réseau Edith Cavell, Racines, 2015.

Plaque devant la prison de Saint-Gilles commémorant le souvenir des patriotes fusillés par l'occupant.

Plaque devant la prison de Saint-Gilles commémorant le souvenir des patriotes fusillés par l’occupant.

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