Lucien Jacques, les mots contre les obus

Lucien Jacques, Le Poilu, huile sur toile, 1930.

Lucien Jacques, Le Poilu, huile sur toile, 1930.

Début novembre 2015, je termine une marche à Montjustin, petit village du nord du Lubéron, la partie agréable éloignée de la vulgarité des Lourmarin ou Gordes. A 18h, il fait nuit noire, et le soleil, généreux toute la journée, laisse la place au froid. J’attends à l’entrée du village la personne qui doit venir me chercher. Après une heure et trois voitures qui ne m’étaient pas destinées, toujours rien. Soudain, une voiture s’arrête à ma hauteur. J’explique à la conductrice les raisons de ma présence. Elle me propose bien gentiment de venir me réchauffer chez elle, où ses enfants et petits-enfants s’animent pour la préparation du repas. Je lui dis que j’étais déjà venu à Montjustin, il y a près de dix ans. Je découvrais la région et j’en avais profité pour aller sur la tombe de Lucien Jacques, le grand ami de Giono dont j’étais, et suis toujours, un fidèle admirateur. J’avais été surpris de voir dans ce tout petit cimetière la tombe récente d’Henri Cartier-Bresson, très sobre avec juste une pierre et un olivier. La tombe de Lucien Jacques était, elle, envahie par les herbes, comme abandonnée. J’avais, à l’époque, envoyé un message à l’association des amis de Lucien Jacques pour m’étonner de cet état. La dame, à qui je raconte l’histoire, me répond sans sourciller qu’il faut laisser la nature, la laisser reprendre ses droits, c’est l’ordre naturel des choses. IMG_1785J’allais lui répondre que l’on peut concilier les droits de la nature et l’entretien d’une tombe et que laisser cette dernière à l’abandon c’était aussi abandonner celui qui est en-dessous. Je n’en ai pas le temps, car elle se déplace vers un buffet, saisi un gros livre à la couverture cartonnée, me le tend en me disant qu’il s’agit des dessins et gravures de Lucien Jacques et que « c’est de cette manière qu’on perpétue le mieux le souvenir ». La démonstration avait un caractère définitif. J’aurai, néanmoins, volontiers prolongé cette conversation, mais on venait me chercher. Je ne connaissais pas cet ouvrage de dessins, très récent et publié par l’association des amis de Lucien Jacques qui fait un travail remarquable autour de l’œuvre de celui qui fut tour à tour et en même temps poète, dessinateur, écrivain, danseur, berger, sculpteur, joaillier. Avec le centenaire de la première guerre mondiale, l’association a également rassemblé les poèmes de Lucien Jacques sur la guerre. Les éditions Gallimard ont également republié en 2014 son journal écrit pendant la guerre en 1914 et 15, « Les carnets de moleskine ».

Lucien Jacques

Lucien Jacques

Lucien Jacques est né à Varennes le 2 octobre 1891 (un siècle et trois mois après l’arrestation de Louis XVI). Très vite, ses parents s’installent à Paris. Après une scolarité aléatoire, il quitte le domicile familial et vit de petits boulots. Il rencontre Isadora Duncan qui sera une de ses grandes passions. Par l’entourage de la danseuse, il rencontre des antimilitaristes qui vont forger ses convictions. En 1914, il est mobilisé. Il sera brancardier, comme Fernand Léger ou Louis Guilloux. Il va participer à la bataille d’Argonne, aux combats terribles qui vont se dérouler dans cette vaste forêt qui borde sa ville natale et qui était son terrain de jeu.

Lucien Jacques, Les soldats à table, bois, 1924

Lucien Jacques, Les soldats à table, bois, 1924

Ses carnets racontent ses treize mois de guerre de juillet 1914 à août 1915 où, malade de la typhoïde, il sera évacué. Il reviendra quelques mois au front en 1916, où il sera blessé et définitivement renvoyé à l’arrière.

Lucien Jacques raconte la guerre, sous toutes ses facettes, les longs déplacements, l’attente, la vie à organiser, les rapports pas toujours faciles avec les populations et bien sûr les horreurs : « A peine le brancard déchargé, il faut remonter chercher les restes du capitaine Dumay dans un énorme cercueil que le génie apporte. L’attaque a raté. Le plus grand calme règne maintenant sur la forêt. La lune est dans son éclat, des rossignols chantent. Au poste de Beaumanoir, le docteur Juvin nous fait attendre qu’on retrouve du capitaine Dumay un peu plus que ce qui est là sur une toile de tente : un os du bassin, sa verge et un lambeau de chair saignante auquel adhère un bout de drap de pantalon d’officier qui a permis de l’identifier ». C’est un récit simple et sobre. Il raconte ce qu’il voit, sans s’épancher (sa poésie sera plus lyrique). Néanmoins, même dans ces moments dantesques, il cherche une certaine distance (« la lune est dans son éclat »).

Lucien Jacques, Le soldat et la mort, lavis.

Lucien Jacques, Le soldat et la mort, lavis.

C’est tout aussi frappant quand il raconte son avancée sous une pluie d’obus : « Au premier obus, pétrifié, je suis demeuré tête en l’air. Le second me mit en boule, puis j’ai précipité le pas comme les copains. Encore en bon ordre, nous avons longé la haie du pré. Chaque nouvel éclatement nous plaquait aux buissons, tête et boyaux vides. Sensations de n’être plus qu’un cœur toquant vite et dur. Cependant, je me suis entendu rire chaque fois que, me redressant, j’ai vu Nourton empêtré dans son vélo ». Les mots sont son bouclier. Il les taillent, les soignent comme si le choix des mots lui permettait de rester maître de la situation : « Les balles rasent les remblais, font voler de la terre ; piaulent ou encore font le bruit de la soie déchirée ». Il a la conviction que tant qu’il écrit il vivra : « Je ne veux pas mourir comme un bétail. Il faut que je m’entraîne à agir mécaniquement, sans penser et m’évader le plus possible dans le rêve, dans la lecture. Ce soir à la chandelle je me réfugie dans La conquête de Plasseau…Les types ont raison de se saouler. C’est eux qui sont dans le vrai. S’évader avec n’importe quoi, mais s’évader… J’écris, j’écris, j’écris et compose un poème ».

Lucien Jacques, autoportrait, crayon, 1915.

Lucien Jacques, autoportrait, crayon, 1915.

Les mots sont une arme, son arme qui lui permet de maintenir la guerre à distance : « Il faut faire comme si la guerre n’existait pas. Comme si on devait en revenir. Ne pas se laisser toucher par elle. L’ignorer le plus possible. Voilà ce que je me dis. Voilà ce à quoi je veux tendre. Quand on a pas assez de courage pour en sortir, au propre du mot, il faut en avoir assez pour l’ignorer ».

C’est un livre contre la guerre, parce qu’il est tout contre, sur elle, sur son ignominie. Comme le disait Jean Norton Cru, le meilleur rempart contre la guerre est de décrire exactement ce qu’elle est.

Les dessins de Lucien Jacques réalisés pendant la guerre sont comme la plupart des dessins des autres soldats, qu’on a souvent évoqué ici. Contrairement à l’écrit, ils ne montrent pas les combats ou les corps explosés. Ce sont des portraits de soldats, des infirmières, des blessés, des paysages, des scènes de l’arrière. Autant les mots, même les plus cruels, peuvent apparaître comme une protection, dans leur distance, autant le dessin de camarades morts peut devenir du sable mouvant dans lequel le soldat-dessinateur a peur d’être englouti.

Lucien Jacques, Soldats en marche, La Gruerie, encre sur bouleau, 1915.

Lucien Jacques, Soldats en marche, La Gruerie, encre sur bouleau, 1915.

« Les carnets de moleskine » sont introduits par une longue préface de Giono sur les horreurs de la guerre et la nécessaire révolte. C’est littérairement brillant, mais on a du mal à adhérer aux leçons de pacifisme de l’écrivain. Ce texte, terminé en juin 1939, est le dernier d’importance consacré au pacifisme. En janvier 1939, il écrivait dans Précisions : « Si j’obéissais à l’ordre d’une nouvelle guerre, n’importe laquelle, je serais à jamais déshonoré devant les générations futures, devant l’enchainement de la vie dans le monde, devant ce qui existe, et devant ce qui, en moi-même, est immortel ». Le 5 septembre 1939, il se rend à la caserne de Digne pour être mobilisé, sans contrainte, ce qui suscita la surprise voire la consternation auprès de ses amis, et principalement ceux qui se réunissaient au Contadour. Giono fut un piètre politique. Sa rupture stratégique avec le communisme ne pouvait que le mener à une impasse. Son attitude en septembre 1939 est un suicide politique. Pendant la guerre, s’il ne fut en rien collaborationniste, il manqua singulièrement de lucidité, ce qu’il paya très et trop chèrement. Dans son bref essai sur Jean Giono et le pacifisme (Parole éditions, 2012), Jack Meurant avance une explication sentimentale à l’attitude de Giono par rapport à ses engagements pacifistes. Avec ce que l’on a appris depuis une dizaine d’années sur le Giono multi-amoureux, cette explication est très plausible. Cela n’empêche nullement de faire de Giono un des plus grands écrivains du 20e siècle.

Lucien Jacques, Giono, 1947.

Lucien Jacques, Giono, 1947.

Cette période de guerre sera pour Lucien Jacques des années de brouille avec Giono. Ils se sont rencontrés après la première guerre. Jacques a des connaissances dans le milieu artistique parisien, et il propose le premier manuscrit de Giono « Naissance de l’odyssée » à Grasset qui le refuse. Il éditera le second, « Colline » qui sera le premier roman publié de Giono. Les portraits de l’écrivain, qu’il réalise en 1947, sont emblématiques du travail de Lucien Jacques. En quelques traits, d’une simplicité inouïe, il nous représente le Giono entre deux-âges : il garde encore une trace de son passé de jeune homme et n’a pas encore tous les traits de l’écrivain souvent représenté dans les années cinquante.

Lucien Jacques, Isadora dans Ave maria de Schubert, 1919.

Lucien Jacques, Isadora dans Ave maria de Schubert, 1919.

C’est avec la même élégance, mélange de finesse et de fluidité, qu’il nous donne à voir le mouvement d’Isadora Duncan. Dans une lettre à Louis Guilloux, Lucien Jacques écrit : « Toutes les portes qui se sont ouvertes pour moi, la poésie, la peinture, tout cela vient d’elle ». Il le lui a rendu magnifiquement.

Terminons ce billet par la voix de Lucien Jacques, par ces mots, bien connus pour certains, qui sont une belle synthèse de cet homme, qui visiblement a aimé les autres qui ne l’ont pas oublié.

Credo

Je crois en l’homme, cette ordure,

je crois en l’homme, ce fumier,

ce sable mouvant, cette eau morte ;

je crois en l’homme, ce tordu,

cette vessie de vanité ;

je crois en l’homme, cette pommade,

ce grelot, cette plume au vent,

ce boutefeu, ce fouille-merde ;

je crois en l’homme, ce lèche-sang.

Malgré tout ce qu’il a pu faire

de mortel et d’irréparable,

je crois en lui,

pour la sûreté de sa main,

pour son goût de la liberté,

pour le jeu de sa fantaisie,

pour son vertige devant l’étoile,

je crois en lui

pour le sel de son amitié,

pour l’eau de ses yeux, pour son rire,

pour son élan et ses faiblesses.

Je crois à tout jamais en lui

pour une main qui s’est tendue.

Pour un regard qui s’est offert.

Et puis surtout et avant tout

pour le simple accueil d’un berger.

 

Association des amis de Lucien Jacques, Lucien Jacques, dessins et gravures, L’édition à façons, 2015.

Jacky Michel (présentation), Lucien Jacques et la grande guerre, poèmes, Association des amis de Lucien Jacques, 2014.

Lucien Jacques, Les carnets de moleskine, Gallimard, 2014 (1939).

 

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