Le non-expressionnisme du peintre soldat André Paillette

Paillette01André Paillette a fait toute la guerre, dès le mois d’août 14. Il va partout, le Nord d’abord puis les Vosges, Verdun, le Chemin des dames, retour au Nord pour terminer à l’Est. Il connaît les déplacements, le cantonnement, l’attente et les combats. Il écrit du début à la fin des hostilités dans de petits carnets qu’il illustre de dessins et d’aquarelles. Son journal est une succession de faits et gestes, un compte-rendu journalier qui se veut objectif, où les affects et les émotions n’ont guère de place. Il parle peu de ses camarades, sauf subitement pour dire qu’un de ses copains est mort. On sait qu’il anime un journal de tranchées, « L’écho du ravin » et qu’il organise des soirées de divertissement. Mais il n’en parle pas plus. On ne sait rien de sa famille et de ses amis. On ne sait pas ce qu’il fait pendant les permissions. L’accumulation de faits sans liens et perspectives rend la lecture vite ennuyeuse. Certes, les combats sont terribles, et c’est le rare moment d’émotions. Il reste néanmoins très pudique et bref, ces récits ne faisant guère plus de trois pages sur deux cents.

L'écho des ravins, journal de tranchées où dessinait André Paillette

L’écho des ravins, journal de tranchées où dessinait André Paillette

« Je file dans la rue du village vers notre poste de secours lorsqu’à la hauteur de l’église un craquement terrible se produit devant moi c’est un gros projectile qui éclate au milieu de la rue, panique indescriptible, je suis projeté à terre et un lignard qui se trouve devant moi est réduit en bouillie, la tête est presque séparée du tronc, le malheureux m’a sauvé la vie ! ».

Verdun sera pour André Paillette l’expérience la plus traumatisante : « Je suis enterré plusieurs fois, mais je parviens à me dégager. Dire les heures terribles que j’ai vécues là est impossible et il faut une énergie surhumaine pour résister jusqu’au bout à un pareil calvaire. A la nuit les bombardements cessent un peu de notre côté, mais l’ennemi envoie des gaz toxiques sur tout l’arrière et les ravitaillements. Beaucoup meurent par les gaz, naturellement nous ne sommes pas ravitaillés et la soif nous dévore, nous buvons de l’eau dans un trou d’obus où il y a eu des cadavres. (…)J’ai trois fusils brisés dans les mains et je brule 300 cartouches ! Les armes chauffent tellement que nous devons pisser dessus ! Après 2h30 d’une lutte acharnée, nous n’avons plus de cartouches et les allemands nous entourent. C’est fini ! (…) La division est anéantie presque complètement. Il reste du bataillon 60 combattants sur près de 1.400 qui étaient partis ».

André Paillette

André Paillette

Le journal est illustré de nombreux dessins et de quelques aquarelles de paysages et de maisons. Les dessins concernent essentiellement le cantonnement. Comme la plupart des peintres-soldats, André Paillette ne dessine pas la mort, les corps meurtris, la douleur et la souffrance, à quelques exceptions près, surtout vers la fin de la guerre.

Les dessins de soldats ont une particularité remarquable : ils sont sans expression. Souvent les soldats sont de profils, de dos, masqués par le casque ou vus de loin. Quand ils sont de face, l’expression du visage est inconsistante. On aperçoit un nez, une barbe, les traits de la bouche, qui n’a guère de particularités si ce n’est d’être un soldat. A l’image de ses écrits, les dessins ne véhiculent que peu d’émotions. Le paradoxe veut que de ce vaste tableau sans affects, il en ressort néanmoins un profond sentiment de tristesse et de désolation. Paillette a tenu son journal comme on tient un bouclier, d’une main ferme, sans se laisser aller à ce qu’il pouvait considérer comme des complaisances. C’était sans doute le prix à payer pour tenir debout.

Après la guerre, André Paillette continue le dessin mais en amateur, se consacrant au commerce de matériaux de construction. Il meurt en 1945 à l’âge de 56 ans.

Raymond André Paillette, 1914-1918 Journal de guerre, Les carnets de dessin d’un peintre de Montmartre au front, Orep Editions, 2014. Présentation de François Jouas-Poutrel (son petit-fils) et Yann Thomas.

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