Artistes et Vendéens au cœur des guerres

L’exposition Artistes en guerre, 1914-1918/1939-1945, à l’Historial de la Vendée, met en valeur des artistes vendéens, peintres, dessinateurs ou sculpteurs. Pour la plupart, ils ne sont plus guère connus au-delà du territoire vendéen. La très belle présentation, notamment un magnifique catalogue, pourrait leur donner une nouvelle vie. L’éclairage régional, qui est une constante dans les manifestations du centenaire, ne conduit pas ici à des considérations régionalistes sur cette production artistique. Elle est non seulement à l’image de celle de la France et de la plupart des pays belligérants, mais elle possède pour nombre d’œuvres présentées des qualités universelles.

Pierre Bertrand, Attaque à l'Hartmannswillerkopf, 1916

Pierre Bertrand, Attaque à l’Hartmannswillerkopf, 1916

De manière générale, les peintres de la guerre 14 ont représenté leurs camarades, la vie à l’arrière, l’attente. Ils ont dessiné de nombreux portraits. Mais la mort ou la douleur ne sont guère présentes. A défaut, les ruines ont toujours constitué un sujet de prédilection, comme si peindre les ruines était le maximum que les peintres-soldats pouvaient exprimer dans l’allégorie de la souffrance. Les ruines de l’hôtel de ville d’Arras de Gaston Dolbeau, dans une totale et solitaire désolation, expriment au mieux cette tradition. Quelques scènes de combat, ce qui est assez rare, sont dessinées par Pierre Bertrand. Son portrait en soldat orne la couverture du catalogue.

Jean Launois, Soldat à la pipe, 1918

Jean Launois, Soldat à la pipe, 1918

Jean Launois s’engage à 18 ans. Il est passionné de dessins, dont il fera sa profession après guerre. Il écrit en 1918 à un de ses amis : « Grâce au ciel, je suis sain et sauf. J’ai vu la mort plusieurs fois de bien près et j’ai été témoin de scènes tragiques et horribles. Je ne puis rien dire, mais j’ai tout retenu et j’espère traduire mes impressions un jour par le crayon ». Il n’en fera rien, et laissera essentiellement une galerie de portraits. Certes, comme le précise le catalogue, ces portraits sont « expressifs » et le peintre « souligne avec la plus grande précision les traits du visage de ses personnages ». Mais la première évidence de ces portraits est qu’ils sont tout sauf le portrait d’hommes qui ont vu ou vont voir la mort. Enlevez leurs uniformes, et ces hommes pourraient être monsieur tout-le-monde dans son quotidien. Sauf quelques exceptions, la peur et l’effroi, s’ils sont souvent dits dans les écrits de peintres, ne sont jamais représentés. C’est d’autant plus intéressant dans ce catalogue, que les portraits issus de la deuxième guerre portent tous les stigmates de la souffrance et de la misère, comme ceux d’Henry Simon, dans un style très proche d’un Georges Rouault, ou ceux tout aussi fascinants de Jean Laidet sur Buchenwald.

Jean Laidet, Le wagon.

Jean Laidet, Le wagon.

Le dessin de la guerre 14 est un dessin de retenue et un masque, car pour diverses raisons (voir billets précédents), les artistes ne peuvent ou ne veulent montrer la douleur ou la mort. Les peintres-soldats préservent le moral des troupes (et le leur) par des portraits débonnaires ou des scènes récréatives.

Le dessin de la guerre 40, tel qu’il est présent dans l’ouvrage, est un dessin-scalpel qui plonge au cœur de la souffrance.

 

Jan et Joël Martel, Monument aux mort du Familistère de Guise.

Jan et Joël Martel, Monument aux mort du Familistère de Guise.

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux monuments aux morts, particulièrement ceux conçus par les frères Martel. Engagés tous les deux très jeunes, l’un, Jan, fera toute la guerre depuis 1915, tandis que son frère jumeau, Joël, sera réformé. Après la guerre ils vont collaborer avec l’architecte Robert Mallet-Stevens. Les arbres cubistes de l’exposition internationale des Arts décoratifs (Paris, 1925), réalisés par les frères selon des dessins de Robert Mallet-Stevens, feront sensations. L’architecte de la villa Cavrois sera aussi celui du très bel atelier des frères à Paris (10, rue Mallet-Stevens).

Les frères Martel signeront une dizaine de monuments aux morts, sur une belle durée puisqu’un monument sera créé en hommage aux victimes de la deuxième guerre mondiale (Clouzeaux).

Ils vont se dégager de la production traditionnelle qui constitue la très grande majorité des monuments. La pierre choisie sera généralement la belle pierre blanchâtre dite de Lorraine. Contrairement à la pierre bleue, elle donne une apparence de fragilité, comme si elle allait redevenir sable. Cette caractéristique apporte une profonde humanité aux postures massives de la mère en souffrance ou en pleurs. La ligne, la sobriété et la rigueur signent le lien avec l’Art Déco. Urbanistes avant la lettre, les frères Martel ont le souci d’intégrer le monument dans son environnement.

Jan et Joël Martel, Bas-relief du monument aux mort du Familistère de Guise.

Jan et Joël Martel, Bas-relief du monument aux mort du Familistère de Guise.

L’exemple-type est celui du familistère de Guise. Le monument est situé près de l’enceinte de l’usine de poêle créée par l’industriel et philanthrope Jean-Baptiste Godin qui à côté de l’usine a construit des logements, des équipements collectifs (piscine, bains, buanderie) et au centre, à la place de la traditionnelle église, une école et un théâtre. Sur le monument aux morts, un poilu se tient debout les bras écartés, sans armes, il veille sur ses compagnons morts. De part et d’autre du poilu, deux bas-reliefs évoquent le travail industriel et la vie familiale au sein du « palais social » de J.-B. Godin.

En plus du catalogue, un effort d’envergure a été mené en direction des écoles avec des dossiers pédagogiques et l’organisation de visites pour les élèves.

1914-1918 – 1939-1945. Artistes en guerre

Historial de la Vendée – Allée Paul Bazin – 85170 Les Lucs-sur-Boulogne

Jusqu’au 13 mars 2016.

Artistes en guerre, Snoeck, 2015, 120 p., 28 €

Henry Simon, Cinq prisonniers.

Henry Simon, Cinq prisonniers.

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