Verdun, de quelle bataille ce tableau est-il le nom ?

Félix Vallotton, Verdun, 1917

Félix Vallotton, Verdun, 1917

Verdun, de Félix Vallotton est un des tableaux les plus connus de la guerre 14. Il est aussi un des plus montrés comme en témoignaient l’affiche et le catalogue de la grande retrospective « Vu du front » organisée en octobre 2014 par la BDIC et le musée de l’armée.

Est-ce Le tableau de la guerre où « l’enfer de Verdun prend une consistance et une force rarement atteinte par une peinture[1] » ? N’est-ce pas plutôt la mise en oeuvre d’une pure esthétique au détriment de l’expression de la réalité des affrontements et du sens de la guerre ?c'est la guerre

Félix Vallotton, au milieu des courants d’avant-garde, tentera toujours de garder une voie originale. Le peintre, d’origine suisse et naturalisé français en 1900, sera proche des nabis, de Vuillard ou Maurice Denis, mais pour mieux s’en dégager. Tenté par l’abstraction, il retournera après la guerre vers les portraits et les nus qui furent un de ses sujets de prédilection. Il meurt en 1925 à soixante ans.

En 1914, à 49 ans, il veut participer à la guerre et est très meurtri qu’on ne l’y autorise pas en raison de son âge. Il suit de près l’évolution des combats au travers de la presse, des photographies, des films et des témoignages de ceux qui reviennent du front. A défaut d’y participer, il n’a qu’empathie pour la souffrance des soldats, plongés au cœur d’une guerre qui révolte son fond anarchiste. image barbelésSur base des images de presse, il réalise, en 1915, une série de gravure « C’est la guerre », titre accompagné sur le porte-folio de quelques gouttes de sang. Les sujets sont ceux souvent repris à l’époque, explosions ou fils de fers barbelés, mais le trait sobre allié au noir et blanc révèle une belle intensité.

En juin 1917, il participe à une des missions des artistes aux armées instituées en 1916. Il en ramènera plusieurs toiles, dont quelques ruines comme « L’église de Souain »[2].

images« Le cimetière de Châlons-sur-Marne » est son œuvre qui exprime au mieux ce qu’est la guerre. Elle n’est pas d’un style particulier. Elle rend compte avec simplicité d’une immensité, des croix à l’infini colorées par les drapeaux et les souvenirs fleuris des familles qui rendent le deuil plus vivant encore, et la mort pour seul horizon.

Le 28 novembre 1917, Félix Vallotton note dans son journal à propos de son tableau : Terminé un souvenir du cimetière militaire de Châlons, je voulais noter cette expression parfaite du carnage mathématique qui est notre ordinaire depuis trois ans.

Mais Vallotton n’est pas heureux de son travail à la mission des artistes aux armées. Les autorités militaires le poussent à travailler vite, alors qu’il souhaiterait plus de « méditation », note-t-il dans on journal[3]. Il revient sur ses œuvres précédentes, comme les ruines et le cimetière (tableau « si correct et propret dans l’alignement impeccable de ses sept mille cinq cents croix »), pour les critiquer. Il ne sait plus très bien ce qu’il faut peindre pour peindre la guerre.

Félix Vallotton, Paysage de ruines et d'incendies (La Marne)

Félix Vallotton, Paysage de ruines et d’incendies (La Marne)

En décembre 1917, il se consacre à Verdun qu’il peint à Paris, mêlant des images rapportées du front à celles qu’il peut voir chez lui, comme les lumières éclairant le ciel nocturne de la capitale à la recherche de Zeppelins. C’est un homme bouleversé qui s’attaque à une de ses dernières œuvres de la guerre 14 (il peindra encore L’Yser en 1918). Ses écrits montrent un peintre qui ne cesse de s’interroger, qui doute constamment de la voie à prendre, et qui choisira finalement une direction très particulière où il sera à côté de la guerre, à côté de la bataille, à côté de son œuvre.

 

«La “guerre” est un phénomène strictement intérieur, sensible au-dedans, et dont toutes les manifestations apparentes, quel qu’en puisse être le grandiose ou l’horreur, sont et restent épisodes, pittoresque ou document. […] La guerre n’est pas ce qui éclate, ni cet arbre fauché dont le tronc penche, ni ces toits béants, ni ce malheureux qui traîne son moignon vers l’illusoire abri d’un fossé, ou plutôt elle est cela pour la seconde où l’œil constate mais combien plus vastes sont ses répercussions dans l’espace ! (…) Où est le vrai dans tout cela ? Où est l’image-type ? Où est l’accent pour le peintre ? Le petit chasseur qui soudain s’affaisse dans un coin perdu, une balle entre les deux yeux, constitue-t-il plastiquement une expression plus forte de “la guerre” que ce tas de décombres fumants d’où émergent les pattes raidies d’un cheval, ou ce chêne éclaté, ou ces blessés geignant au fond d’une sape dans la puanteur du sang, du pétrole et de l’iodoforme ? […] Que représenter dans tout cela ? Pas l’objet, bien sûr, ce serait primaire, encore qu’on n’y manquera pas, et cependant un Art ans représentation déterminé d’objets est-il possible ? Qui sait !… Peut-être les théories encore embryonnaires du cubisme s’y pourront-elles appliquer avec fruit ? Dessiner ou peindre des “forces” serait bien plus profondément vrai qu’en reproduire les effets matériels mais ces “forces” n’ont pas de formes et de couleur encore moins »[4].

Félix Vallotton, Blonde Nue, 1921

Félix Vallotton, Blonde Nue, 1921

Avec Verdun, Félix Vallotton n’a jamais été aussi loin dans l’abstraction, aussi proche de Kandinsky, et jamais plus il ne le sera dans son œuvre. Quand il écrit qu’on ne va quand même pas peindre l’objet, on croit la rupture possible, que seules « les forces » seraient peintes. Tout à son questionnement, le peintre hésite, avance et puis recule, en abandonnant ici et là sur la toile quelques classiques paysages meurtris au milieu d’un halo de fumée. Au final, on aurait pu avoir une œuvre complètement abstraite, la seule de 14-18, qui n’aurait cessé de nous interroger depuis un siècle. En lieu et place, on a une œuvre esthétisante, un feu d’artifice extraordinaire, un mélange de couleurs détonnants. Mais où est Verdun ? Où est la bataille ? Où est l’essence de ce que les soldats ont raconté et écrit ? On ne demande pas les corps explosés et les cerveaux en bouillie. Mais où est le sens de la guerre ? Verdun est à côté de Verdun, comme on peut l’être d’une plaque. « A côté », pour signifier qu’il est impossible d’être au-dedans.

Certains ont voulu faire du tableau une icône de la guerre déshumanisée : « Ce paysage bouleversé, stérilisé détruit sur des milliers de kilomètres est à mettre en relation avec une déshumanisation de la guerre industrielle. La guerre est mécanisée, les êtres humains sont niés : le peintre adopte le parti radical d’éliminer l’homme de sa toile »[5].

Félix Vallotton, L'exécution, 1894

Félix Vallotton, L’exécution, 1894

Vallotton n’élimine pas l’homme de sa toile. Il n’en a jamais mis. Il ne sait pas ce qu’il doit en faire des hommes, comment les montrer, comment dire leurs souffrances, leur peur. Pourtant il a su le faire, de manière forte dans l’estampe L’Exécution où se lit l’effroi sur le corps du condamné à mort. Comme la plupart des peintres, il n’a su peindre la peur de ceux qui avaient vu ou allaient voir la mort.

Verdun montre l’impasse de peindre la guerre par un style particulier, qui s’insinue comme un écran entre le tableau et celui qui le regarde. Les avant-gardes ont été plus au cœur de la guerre lorsqu’ils se sont éloignés de leur style pour s’approcher de la réalité comme C.R.W. Nevinson dans Les chemins de la gloire, qui quitte son cubo-futurisme pour être au plus près de la réalité, comme si le réalisme était l’art contemporain de l’avant-garde. Pour approcher la « vérité » de la guerre « toute tricherie, tout effet de la main, tout exercice de style serait insupportable, une commodité et un mensonge à la fois, doublement un sacrilège »[6].

C.R.W. Nevinson, Les chemins de la gloire, 1917

C.R.W. Nevinson, Les chemins de la gloire, 1917

[1] Musée de l’armée, fiche pédagogique, http://www.musee-armee.fr/fileadmin/user_upload/Documents/Support-Visite-Fiches-Objets/Fiches-1914-1918/MA_fiche-objet-verdun-Vallotton.pdf

[2] Les ruines, abondamment peintes, susciteront quelques railleries notamment du peintre-soldat Luc-Albert Moreau : Nos chers peintres en mission aux armées se sont attaqués aux ruines et villages mutilés et c’est bien peu le front, tout juste le témoignage d’une mentalité romantique.

[3] J’ai dû trimer pour pouvoir envoyer à Paris quelque chose de mes visions du front, et je suis passablement déçu du résultat. Il eût fallu pouvoir méditer un peu là-dessus, au lieu qu’on vous bouscule et qu’on vous limite. Les Administrations ne comprennent rien à rien.

[4] F. Vallotton, « Art et guerre » in Les Ecrits Nouveaux, 1917

[5]http://www.bdic.fr/images/services_publics/livretVuduFront/Point%208_peintres%20missionns.pdf

[6] Philippe Dagen, Le silence des peintres, Fayard, 1996, p. 200.

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