Gabrielle Petit, une icône populaire

Staue de Gabrielle Petit, place Saint-Jean à Bruxelles

Staue de Gabrielle Petit, place Saint-Jean à Bruxelles

Il y a un siècle, le 1er avril 1916, la résistante Gabrielle Petit était conduite de la prison de Saint-Gilles à Bruxelles au Tir National pour y être exécutée. Elle a incarné l’image du défi patriotique face à la brutalité allemande. Sa statue, érigée au début des années 20 au cœur de la capitale de l’Europe, est une sinon la première statue érigée en hommage à une femme d’un milieu modeste dans une grande ville européenne.

L'historienne Sophie de Schaepdrijver au Parlement bruxellois le 8 mars 2016

L’historienne Sophie de Schaepdrijver au Parlement bruxellois le 8 mars 2016

Gabrielle Petit était à l’honneur du Parlement bruxellois ce 8 mars à l’occasion de la journée des femmes. L’historienne belge Sophie De Schaepdrijver en a dressé un magnifique portrait, dont on reprend certains éléments ci-dessous. La spécialiste de la première guerre mondiale et professeure à la Pennsylvania University vient de publier « Gabrielle Petit. The Death and Life of a Female Spy in the First World War » (Bloomsbury Publisching, New York).

La résistance pendant la guerre 14-18 est moins connue que celle de la Deuxième Guerre mondiale. Elle n’en fut pas moins active. L’engagement clandestin, avec sa volonté de nuire à l’ennemi au risque de la vie, apparaît dès le début de l’occupation et se poursuit jusqu’à l’Armistice. Pour la seule activité de renseignement – il y a d’autres formes de résistance civile comme l’exfiltration de volontaires pour l’armée et la presse clandestine – on compte quelque 7000 agents actifs en Belgique et dans le Nord de la France, opérant au sein de près de 300 réseaux différents dont le plus important et le plus connu est celui de la « Dame Blanche ». Leurs activités principales consistent en l’observation des troupes allemandes et des mouvements ferroviaires et la transmission des informations récoltées au-delà de la frontière néerlandaise. La réplique de l’occupant ne se fait pas attendre : les premiers démantèlements de réseaux par le contre-espionnage allemand datent du printemps1915. Le 12 octobre de la même année, Edith Cavell et Philippe Baucq sont fusillés au Tir National de Bruxelles, deux parmi les 332 patriotes exécutés dont 225 agents de renseignements.Image 4

Gabrielle Petit naît à Tournai le 20 février 1893, dans un milieu modeste. Sa mère meurt jeune, son père ne s’en préoccupe guère. Elle passera une grande partie de son enfance chez les religieuses. A l’adolescence, son père la reprend. Mais elle ne s’entend guère avec ce père violent et part seule à 15 ans pour Bruxelles. Elle a quitté les études qu’elle ne reprendra pas. Elle sera lingère, serveuse, employée. La guerre venue, elle passe en Angleterre via les Pays-Bas. Elle est recrutée par les services secrets anglais et est formée à l’espionnage. C’est un moment capital pour la jeune tournaisienne qui vit ce recrutement comme une forme de promotion sociale. Elle fait de l’observation sur les mouvements de troupe entre Lille et Tournai. Ses rapports sont transmis aux alliés par son réseau qui les transfèrent par les Pays-Bas. Le contre espionnage allemand s’organise rapidement. Gabrielle Petit est arrêtée le deux février 1916. Elle est jugée dans l’enceinte du Sénat, et sans publicité particulière.

Staue de Gabrielle Petit, place Saint-Jean, Bruxelles

Statue de Gabrielle Petit, place Saint-Jean, Bruxelles

Elle organise ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui un procès de rupture, en déniant au tribunal militaire le droit de la juger : « Je ne vous crains pas, tuez-moi. Je suis remplacée. Le service continue. C’est cela qui fait plaisir ». Condamnée à mort, elle refuse de signer la demande de grâce : « Je me fiche de cela » écrit-elle en prison. Les Allemands sont quelque peu échaudés par les réactions internationales à la suite de l’exécution d’Edith Cavell, en octobre 1915, qui en a fait une icône de la barbarie allemande. Exécuter Gabrielle Petit, oui, mais sans trop de vague. L’absence de publicité de son procès et son faible réseau social donnent à penser aux Allemands que l’exécution se fera « discrète ». Louis de Bettignies, autre espionne renommée, est condamnée à mort peu avant Gabrielle Petit, et va bénéficier d’une grâce, fortement appuyée par un vaste mouvement en sa faveur. Louise de Bettignies mourra dans d’atroces conditions en Allemagne deux ans plus tard.

Première tombe de Gabrielle Petit après son exécution

Première tombe de Gabrielle Petit après son exécution

Gabrielle Petit est exécutée le premier avril 1916, après avoir écrit ces quelques mots devenus célèbres :

Je serai fusillée demain.

Je leur montrerai comment une femme belge sait mourir (voir ci-après deux lettres de Gabrielle Petit).

Les Allemands vont faire accroire qu’elle travaillait pour de l’argent, qu’elle vendait des informations et se vendait au plus offrant. Sophie De Schaepdrijver met bien en évidence la double discrimination dont elle a fait l’objet. Dans l’esprit des hommes, une femme espionne ne peut agir que par vénalité. D’autre part, une femme d’un milieu modeste ne peut bénéficier d’un réseau de soutien comme celui de la bourgeoisie ou de la noblesse.

Enterrement solennel de Gabrielle Petit en 1919

Enterrement solennel de Gabrielle Petit en 1919

Dès la fin de la guerre, le culte de Gabrielle Petit s’organise. Un syndicat protégeant surtout les vendeuses et employées en fait sa sainte patronne, dès 1918. Pour les personnes modestes, elle représente l’aspiration à la dignité et à la reconnaissance. Cette même année, la rue de Hambourg est débaptisée pour prendre celui de Gabrielle Petit, suivant en cela une pratique courante à l’époque où les rues rappelant l’Allemagne et ses alliés furent systématiquement supprimées. En 1919, son corps fut exhumé du lieu où elle avait été exécutée pour être transporté au cimetière de Schaerbeek, devant une foule qu’on rarement vu aussi nombreuse durant tout le siècle. Le culte de la Jeanne d’Arc belge fut un culte populaire et non officiel. Biographies, romans à l’eau de rose, livres pour enfants, cartes postales, films vont se succéder pendant les années 20’. Sa cellule à la prison de Saint-Gilles, emplie de reliques, sera un lieu de pèlerinages.

Cellule de Gabrielle Petit, prison de Saint-Gilles, Bruxelles

Cellule de Gabrielle Petit, prison de Saint-Gilles, Bruxelles

Gabrielle Petit, fait exceptionnel, sera célébrée non pour les valeurs féminines traditionnelles comme la pureté ou la vertu outragée, mise en avant pour Edith Cavell, mais pour son stoïcisme, son sens de l’action, son panache, valeurs plutôt masculines.

Ce modèle de résistance sera célébré pendant la deuxième guerre mondiale : sa statue fut régulièrement fleurie par des patriotes. Encore aujourd’hui, le traditionnel défilé féministe du 8 mars s’arrête devant sa statue. Mais globalement sa mémoire s’est estompée depuis les années 60’. Même si le centenaire la remet à l’honneur (la Reine des Belges sera présente le 3 avril 2016 à une cérémonie en son honneur à Bruxelles) il y a fort à parier qu’il s’agit d’un dernier tour de piste, et que, comme Cavell, elle sera remisée dans les grandes armoires de l’histoire. En attendant, l’historienne de « La Belgique et la première guerre mondiale » nous a dressé un magnifique portrait d’une héroïne populaire atypique.

 

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Extrait de la lettre de Gabrielle Petit à sa sœur

Saint-Gilles, le 31 mars 1916

Chère Hélène,

Ma sœur chérie,                                                                                                            

Quand mon Maurice est parti au front, j’ai pleuré pendant des heures après notre séparation. J’avais tellement peur qu’il lui arrive quelque chose!
Et j’avais raison de le craindre, malheureusement…Mon bel héros a été blessé, puis a été pris par les Allemands. Mais il n’a jamais baissé les
bras, tu le connais ! Il a réussi à échapper aux griffes de l’ennemi. Il voulait défendre notre patrie à tout prix. Mais comment rejoindre ses
compagnons de lutte dans la plaine de l’Yser ? Pour le sortir de là, j’ai élaboré un itinéraire pour qu’il les rejoigne par les Pays-Bas, qui ont échappé
à cette horrible guerre. Mon plan a marché et mon cher Maurice est reparti au front.
Je ne sais pas comment les services secrets anglais ont eu vent de cette histoire, mais ils ont demandé mon aide. Officiellement, j’étais
toujours la Gabrielle Petit que tu connais et je travaillais comme infirmière mais dans le plus grand secret, j’essayais d’extorquer des informations
stratégiques importants aux soldats allemands: le mouvement des troupes, les déplacements en train,…
Personne ne savait que j’étais une espionne, je changeais souvent d’identité. C’était dur, mais je savais que je le faisais pour ma patrie.
J’étais souvent dévorée par l’inquiétude quand je faisais passer la frontière aux soldats prisonniers. Sans parler de cette perquisition chez moi.
Je sentais mes jambes trembler. Pourtant, je n’ai jamais été peureuse, tu le sais! Heureusement, j’avais caché mes articles pour le journal
clandestin « La Libre Belgique ».

Quand j’y réfléchis, je me dis que je n’aurais rien dû dire, j’aurais dû me méfier de ce type, même s’il connaissait le mot de passe. J’ai trouvé son
accent allemand suspect, mais il a prétendu qu’il venait du Limbourg. Je l’ai cru, naïve que je suis, et je suis tombée dans le piège! Hélène, retiens
bien ça :ne te fie à personne en ces temps troubles. Je me fais plus de soucis pour toi que pour moi. Promets-moi d’être toujours prudente et vigilante.

Cela fait déjà deux mois que je suis à la prison de Saint-Gilles. Ils m’ont interrogée de nombreuses fois, mais je n’ai donné aucun nom!
Jamais je ne trahirai la Belgique !

Je serai fusillée demain.

Je leur montrerai comment une femme belge sait mourir                                                                                                                        

Ta sœur Gabrielle.

 

Carte postale dessinée de GabriellePetit devant le poteau d'exécution

Carte postale dessinée de GabriellePetit devant le poteau d’exécution

Dernière lettre de Gabrielle Petit

Prison de Saint-Gilles, 1er avril

Chère marraine,

Mon dernier mot : ce n’est pas bien long. Il est cinq heures. Dans une heure ou deux, je vous enverrai mon adieu de loin. J’ai brodé une bande pour toi cette nuit et j’ai coupé les cheveux que tu aimais. Veux-tu bien remettre mon adieu à Hélène et à Maurice, que ma sœur suive tes bons conseils je lui souhaite heureuse vie. Mon adieu au frère de ma mère oncle Eugène.

J’ai communié.

J’ai ton saint Joseph, le scapulaire du Sacré Cœur et ton beau chapelet

Chère Marraine. A Dieu.

Bon courage, bons baisers

A toi par le cœur et l’âme

Gabrielle PETIT.

Pas de bandeau

Beau jour pour mourir le dernier jour du mois Saint Joseph

A Dieu !…

 

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